Qu’est-ce qu’une psychanalyse au XXI° Siècle? par Laure Vessayre

Florence Nègre m’a proposé d’intervenir aujourd’hui en qualité de membre nouvellement entré à l’acf-mp, c’était en janvier 2013. C’est une première pour moi de parler dans le cadre du Séminaire Interne, et ce n’est pas rien. D’autant plus autour du thème proposé au travail cette année : « Qu’est-ce qu’une psychanalyse au xxième siècle ? », question monumentale et d’une actualité brûlante. Pour autant, dans son texte : « La psychanalyse vraie, et la fausse », communication pour un congrès de septembre 1958, Lacan évoque le séminaire qu’il tient depuis 5 ans en parlant, je le cite : des « conséquences de ce travail théorique et pratique sur la direction de la cure – au triple point de vue de la place de l’interprétation dans l’analyse, du maniement du transfert, et des normes mêmes où se fixent les buts et la terminaison de la cure » p. 169. Conceptualiser une psychanalyse, c’est en repérer les rouages, en isoler les ressorts et en saisir la visée ; c’est un savoir en mouvement, qui s’élabore dans ses propres points de butée mais également en prise avec les symptômes contemporains des sujets et les nouvelles modalités de jouissance. J’ai été particulièrement intéressée par la question de l’interprétation et de la place du réel dans la cure analytique.

Dans le séminaire VI, qui court sur l’année 1958/1959, les leçons sur le rêve du patient d’Ella Sharpe me semblent extrêmement précieuses pour approcher ce qu’il en est de l’interprétation dans le premier enseignement de Lacan. C’est un grand moment clinique que nous propose ici Lacan, en reprenant pas à pas les commentaires d’Ella Sharpe au sujet du rêve et des associations de son patient. C’est un travail pointilleux, minutieux, avec une attention focalisée sur le détail, Lacan surinterprète ligne par ligne les paroles de ce sujet et les commentaires de l’analyste pour élaborer la question du désir et du fantasme. Tout en saluant le sens clinique d’E. Sharpe, il déconstruit ses conclusions car elle passe à côté du cas. Toutes ses interprétations sont en effet surdéterminées par la théorie freudienne qu’elle s’attache à appliquer au détriment de la singularité du sujet, c’est une « extrapolation théorique » précise Lacan. Lacan nous livre une boussole, une boîte à outils en quelque sorte, pour lire le cas : « La topologie intersubjective. C’est ce que j’essaye toujours, sous diverses formes, de construire, de restituer, devant vous, pour autant que cette topologie est celle même de l’expérience. Dans l’analyse, au moment de chaque phénomène, les places du sujet, du petit autre, du grand Autre, doivent toujours être par nous marquées, si nous voulons éviter de nous empêtrer dans cette sorte d’écheveau, de nœud, comme serré d’un fil qu’on a pas su dénouer, et qui forme, si l’on peut dire, le quotidien de nos explications analytiques » (p234). Nous sommes au temps du premier Lacan, sous l’égide du signifiant, où le symbolique règne, avec un inconscient structuré comme un langage qu’il convient de déchiffrer et d’interpréter selon les lois du langage : « une chaîne signifiante en tant que morcelée de ce que chacun sait, c’est-à-dire d’éléments interprétables » P208 . Lacan a également cette formule que je trouve saisissante : « un épellement des éléments signifiants » p170. Ou encore : « la machinerie de l’inconscient » Autres Ecrits p 167

Il s’agit donc dans la cure analytique de lever le refoulement, de révéler le désir pris dans les mailles du signifiant, désir qui avance masqué, toujours voilé, dans les défilés de la demande, et enfin d’attraper la logique du fantasme. Cela suppose donc un réel qui peut s’interpréter grâce aux lois de la parole et du langage, un réel qui peut se traiter par l’opération symbolique.

Mais aujourd’hui ? Sur quoi porterait l’interprétation analytique ? L’enseignement de Lacan conduit à un autre réel, plus périlleux car n’obéissant à aucune loi, c’est un réel insaisissable, qui échappe au savoir et en trouve une nouvelle écriture dans le séminaire Le sinthome p 137 : « Je parle du réel comme impossible… le réel est, il faut bien le dire, sans loi. Le vrai réel implique l’absence de loi. Le réel n’a pas d’ordre».

De fait, l’interprétation ne porte plus sur le réel car celui-ci est sans loi, hors sens, hors logique, hors savoir, toute tentative de le cerner est une élaboration fantasmatique qui échoue à « le dire ». Le symbolique s’en trouve ravalé.

Quelque chose dans la cure résiste à l’effet de vérité, il y a des restes que le sens échoue à nommer, des fragments qui sont signe de l’impact du signifiant premier sur le corps, de la marque du langage sur le corps, c’est une marque traumatique bien en amont de la mise en place du fantasme (qui en tant que construction, c’est une élucubration de savoir). Il s’agit donc dans l’analyse de traiter les restes de cette première marque et d’avancer à partir du point d’impact de la langue sur le corps, qui est effraction de jouissance. Ce n’est plus l’entrée d’un sujet dans un univers symbolique qui lui préexiste (premier temps de l’enseignement de Lacan), mais la façon dont la langue est venue percuter le sujet, la modalité première de la rencontre avec la jouissance.

Jacques-Alain Miller nous propose « … pour la psychanalyse, d’explorer une autre dimension : celle de la défense contre le réel sans loi et hors sens… L’inconscient lacanien, celui du dernier Lacan, est au niveau du réel… de sorte que pour rentrer dans le xxième siècle, notre clinique devra se centrer sur le démontage de la défense, désordonner la défense contre le réel » (Un réel pour le XXIème siècle, p26)

Je le comprends ainsi, la cure analytique ne consiste plus uniquement à déchiffrer patiemment le texte inconscient dans ses formations, dans ses méandres signifiantes pour débusquer le désir et traverser le fantasme. Il ne s’agit pas non plus de viser un réel qui dans tous les cas se dérobera sans cesse mais plutôt d’approcher le mode de défense singulier du sujet, de démonter la défense pour toucher la jouissance Une de la marque du signifiant dans le corps.

Dans ce trauma premier qui ne peut que se déduire, nous précisait Anaelle Lebovits- Quenehen à Toulouse en juin 2013, « on ne peut toucher qu’à la fiction qui répond à l’émergence de l’Un », « on ne rencontre que la réponse au réel et non le réel ».

Laure Vessayre

 

 

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