Petit compte rendu de l’intervention de Cécile Favreau du lundi 2 décembre 2014, sur le quatrième paradigme – par Susanne Dupont

La Jouissance normale

             Parce que c’est la reprise des Ateliers du lundi, et de ce projet qu’il soutient,  comment dans la clinique d’aujourd’hui « la parole affecte le corps parlant », mais aussi parce que nous sommes passés en 2015, je reprendrais a minima le mouvement des trois premiers paradigmes avant de vous parler du quatrième, la jouissance normale!

 1- Les deux premiers ont été présentés dans le même mouvement : pour JAM, le II ne succède pas au premier, il s’y mêle, le complète et s’impose. La signifiantisation de la jouissance l’emporte sur l’imaginarisation de la jouissance.

           A l’époque de la prééminence du symbolique, la satisfaction est d’abord pour Lacan d’ordre sémantique. Coté sujet, l’emprisonnement du sens est ce qui fait la souffrance du sujet, c’est le symptôme conne parole bâillonnée, et la satisfaction vient de la réapparition du sens. Du coté de l’Autre, c’est l’accueil, l’enregistrement du sens subjectif qui culmine dans la reconnaissance. Pour Lacan ce désir de reconnaissance est le désir le plus profond du sujet, parce que cette reconnaissance vaut satisfaction dans l’ordre de la communication. Mais cette satisfaction, symbolique, ne sature pas tout. La satisfaction imaginaire est d’un autre ordre, où s’accomplit un autre ordre de satisfaction. La satisfaction imaginaire c’est celle que l’on appellera la jouissance.

            Dans ce paradigme la libido a statut imaginaire, et la jouissance comme imaginaire ne procède pas du langage, de la parole et de la communication. Elle tient au moi comme instance imaginaire, que Lacan interprète à partir du narcissisme et le narcissisme à partir du stade du miroir. C’est le corps du stade du miroir, « un corps sage comme une image ». C’est une jouissance intrasubjective, inerte. Signifiant et jouissance sont tout à fait disjoints. L’axe de la jouissance imaginaire est présenté par Lacan en travers de l’axe symbolique, comme obstacle à l’élaboration symbolique. S’affirme là le non rapport du Symbolique et de l’Imaginaire.

            Mais, s’impose  à ce paradigme un deuxième mouvement de l’enseignement de Lacan qui démontre la consistance et l’articulation symbolique de ce qui est imaginaire ! Tout ou presque de la doctrine bouge : Lacan arrache les pulsions à la jouissance seulement imaginaire. Elles se structurent en terme de langage. La pulsion est écrite à partir du sujet symbolique, de la demande. Le fantasme est assimilé à une chaîne signifiante. Quand au phallus, son statut d’image est déplacé pour privilégier son statut symbolique. La libido est inscrite dans le signifiant. La signifiantisation de la jouissance est pour Lacan équivalente au signifié d’une chaîne signifiante inconsciente dont le vocabulaire serait constitué par la pulsion, c’est ce que Lacan a appelé le désir. C’est dans ce concept du désir que s’accomplit la  signifiantisation de la jouissance,. C’est une jouissance mortifiée par le signifiant ! Le signifiant annule la jouissance et nous la restitue sous la forme du désir signifié (p.12 du texte).

 Dans ce paradigme La jouissance est répartie entre désir et fantasme :

                        le désir, le signifié de la demande inconsciente (écriture de la pulsion : a poinçon A)

                        le fantasme, assimilé à une chaîne signifiante, où Lacan inscrit la jouissance. Le fantasme contracte tout ce que la jouissance comporte de vie. Le fantasme comporte la vie, le corps vivant par l’insertion de petit a, comme l’image incluse dans cette structure signifiante. Image de jouissance captée dans le symbolique.

 2-Le paradigme trois : La jouissance impossible.

            C’est une jouissance connectée à l’horreur… désir et fantasme ne sature pas ce dont il s’agit dans la jouissance, Lacan est contraint de rejeter la jouissance dans le réel. Deux textes majeurs : l’Esquisse et le Séminaire VII où Lacan reprend ce même texte pour en faire l’éloge, mais surtout étudie l’Antigone de Sophocle, Antigone qui est en un point ou l’autre n’existe pas. Un moment ou le sujet s’accomplit sans l’aide de personne. Elle défend la seconde mort de son frère. L’effet de beauté d’Antigone masque l’instinct de mort . La satisfaction, la vraie, la pulsionnelle ne se rencontre ni dans l’imaginaire ni dans le symbolique, elle est hors de ce qui est symbolisée, elle est de l’ordre du réel. Le grand graphe de Lacan a deux niveaux est dressé contre la jouissance réelle, pour contenir cette jouissance réelle.

            Ce paradigme n’est plus lié au modèle de la rature du signifiant mais à celui du vase. Le vase est un objet créé, qui vient en plus dans le monde, il introduit en même temps le moins(donc inscrit la jouissance à une place vide), mais par la même la possibilité de le remplir(avec un supplément jamais adéquat). Cette jouissance est mise en valeur comme hors système dans ce paradigme : cela veut dire qu’il n’y a pas d’accès à cette jouissance sans un forçage. Elle est structurellement inaccessible sauf par transgression.

            On retrouve cette disjonction du signifiant et de la jouissance, mais cette fois il s’agit de la  jouissance réelle, du non rapport entre le Symbolique et le Réel. Mais, cela met en évidence l’ opposition entre la libido comme désir, où elle figure entre les signifiants, et la libido comme das ding où elle apparaît hors signifiant et signifié.

            L’opposition du PdP et de la jouissance est essentielle, le PdP apparaît comme une barrière naturelle à la jouissance. Le symptôme n’est plus rapporté comme jusque là au refoulement mais à la défense. Il s’établit sur la barrière qu’il y a entre signifiant et jouissance.

Dans ce paradigme, désir et fantasme ne sature pas ce dont il s’agit dans la jouissance, du coup cela oblige à rejeter la jouissance hors du symbolique et de l’imaginaire dans le réel. Ce paradigme met la jouissance du coté de la chose, mais cela isole la chose comme hors symbolisée…Du coup Lacan va travailler cette impasse : il va s’efforcer de penser la relation du signifiant avec le hors symbolisé. Il y  parvient en faisant apparaître la jouissance, qui la émerge sous les espèces de la chose, hors symbolisée, comme objet petit a. La promotion de l’objet petit a qui s’ensuit y répond exactement. Si l’on en reste à la chose, la jouissance massive, il n’y a aucune chance de nouer une nouvelle alliance entre la jouissance et l’Autre !!

     

       Moments marquants de l’exposé de Cécile FAVREAU, en date du 1/12/ 2014

                                  

                        L’Exposé porté sur le quatrième paradigme : la jouissance dite « normale » 

             D’avoir poussé jusqu’à son terme, dans le paradigme II, la signifiantisation de la jouissance, Lacan est contraint dans le paradigme III de rejeter la jouissance au réel. L’exposé de MC Bruyére avait  fait surgir comment l’effet de beauté d’Antigone, qui s’avance volontairement seule, pour accomplir son acte, masque la pulsion de mort. Le signifiant à l’état pur chez l’humain, c’est la mortification absolu.

             Alors avec ce paradigme, la jouissance normale, qui se situe entre le Séminaire VII et le XI, « Lacan passe une nouvelle alliance du symbolique et de la jouissance ». Dans le Séminaire XI, le modèle du rapport à la jouissance c’est l’art, le tableau, la contemplation pacifique de l’objet d’art ! On respire mieux, mais le problème de l’articulation du signifiant et de la jouissance n’est pas résolu pour autant.

            JAM dans ce paradigme rappelle que Lacan, dans ce même séminaire XI, ajoute à la doctrine de l’ « ‘inconscient structuré comme un langage », qu’il faut aussi tenir compte de sa pulsation. L’inconscient fonctionne comme une zone érogène, il s’ouvre, se ferme…Lacan le figure sur le mode de la nasse ; Il y a une communauté de structure entre l’inconscient et la pulsion.

            C Favreau nous a rappelé que Lacan attache une grande importance au fait que chez l’être humain, un certain nombre de pertes naturelles doivent se produire, les premières en date étant les caduques pour l’enfant, mais la production du sujet va en amener d’autres.! Ces pertes naturelles rendent la vie possible, et elles ne concernent pas que l’enfant…

             Revenons à la question : comment se produit le sujet ?« le problème est de l’entrée du signifiant dans le réel, et de voir comment de cela naît le sujet…….Il s’agit de savoir ce qui permet à ce signifiant de s’incarner. Ce qui le lui permet, c’est d’abord ce que nous avons là pour nous présentifier les uns aux autres, notre corps » (S X, p 104).

                         ►Coté signifiant : le sujet est un effet du signifiant, ce signifiant étant pris dans le champ de l’Autre, en tant que lieu et lieu du signifiant, certes, mais tout n’est pas symbolique dans la relation du sujet à l’Autre. Le vivant humain est pris dans la parole, mais il n’y advient jamais tout entier. La dialectique du sujet et de l’Autre aboutit à la notion de division du sujet, avec un reste,  désigné par la lettre petit a et ce sont les objets partiels qui donnent figure à ce reste réel.

                         ►Coté Corps : c’est un corps fragmenté par les pulsions partielles, les zones érogènes autonomes et qui ne pensent qu’à leur bien. Et s’il y a une intégration, elle se réalise grâce à la jouissance pulsionnelle qui est une jouissance automatique, atteinte en suivant le chemin normal de la pulsion, son aller et retour sans transgression.

             Pour articuler signifiant et jouissance, Lacan va puiser dans la théorie des ensembles les deux opérations dites de causation du sujet, l’aliénation et la séparation. La jouissance ne vient pas en plus, elle s’insère dans le fonctionnement du signifiant. L’aliénation est d’ordre purement symbolique, et cette opération comporte nécessairement une réponse de jouissance, c’est la séparation.

             Qu’elle soit normale, enfin fragmentée en objet petit a, ne nous dit pas comment la jouissance s’insère dans le fonctionnement du signifiant par la conjonction des deux opérations aliénation et séparation ?

                                   Graphique : le temps logique supposé d’avant la séparation

1

            L’aliénation est la première opération essentielle au fondement du sujet : c’est celle de son insertion dans le langage et de ses modalités. Pour Lacan, cette opération comporte un choix forcé, il y  aura de toute façon une perte,  comme dans l’ exemple fameux de « la bourse ou la vie ».

                        Graphiques : les deux cercles, (l’être et le sens) puis celui de l’aliénation

2

3

                        soit il fait le choix de l’être, et il disparaît en tant que sujet et tombe dans le non sens…

                        ►Soit le sujet choisit de s’assujettir au signifiant qu’il trouve dans l’Autre,  (le sens) et il s’en trouvera représenté dans l’Autre par un premier signifiant (S1) au prix de son propre effacement, « et le sens ne subsiste qu’écorné de cette partie de non sens qui est, à proprement parler, ce qui constitue, dans la réalisation du sujet, l’inconscient » (SXI, p 192). Figé sous ce signifiant premier qu’il capture dans le champ de l’Autre, s’il est déjà un sujet pour son Autre, ce S1 ne lui donnera en aucun cas une signification quant à son être. En tant que sujet il est un ensemble vide. Mais, « ce rien se soutient de son avènement maintenant produit par l’appel fait dans l’Autre au deuxième signifiant » (les Écrits, p 835). Ce S1 viendra le représenter pour un autre signifiant(ou signifiant binaire, S2) lequel a pour effet la disparition du premier signifiant le S1.

            Le sujet en tant que tel ne se manifeste que dans l’intervalle S1-S2, c’est à dire avant que le sens ne se constitue, mais après qu’un signifiant a été déjà capturé dans l’Autre. C’est la condition du sujet divisé !

                                                    

            La séparation, est l’opération logique qui boucle ce mouvement circulaire de la relation du sujet à l’autre. Pour cette opération, il faut surimposer nous dit JAM, la structure du sujet à celle de la jouissance. C’est l’astuce de Lacan nous avait dit C Favreau !  « il faut discrètement substituer au sujet le corps vivant, le corps séxué et introduire ses propriétés(mortalité, rapport à l’autre sexe..) que Lacan traduit sous les espèces d’une perte de vie que comporte comme telle l’existence du corps du sujet » . La pulsion vient répondre au vide qui résulte de l’aliénation, l’objet petit a occupe la place où il y aurait eu le S1.

   Graphique : la séparation

4

            Ce second temps succède à l’aliénation car il s’origine dans l’intervalle qui au sein d’une chaîne signifiante sépare deux signifiants entre eux. C’est dans cet espace que vient se glisser un manque. L’autre me dit ça mais qu’est-ce qu’il veut ? Cette interrogation typique dans l’expérience de l’enfant témoigne du fait qu’interpellé par le discours de l’adulte, il cherche dans les interstices de ce discours, et au delà du sens, à appréhender ce qui « tel le furet » S XI, p194) fuit dans les dessous : le désir de l’Autre.  A l’énigme du désir de l’Autre, l’enfant répond en mettant en jeu sa propre disparition. Lacan qualifie ce qu’il fait là de torsion, puisqu’il fait intervenir le manque provenant de l’opération précédente, celle qui a produit sa propre disparition, l’aphanisis. « Là gît la torsion par laquelle la séparation représente le retour de l’aliénation. C’est qu’il opère avec sa propre perte, qui le ramène à son départ. (Position de l’inconscient, Écrits, p 840-844.

En sorte que :

                         L’aliénation produit l’objet petit a et le connecte au S1, et il faut la séparation pour que le S1 se connecte à S2. Le signifiant S1 a de fait un double statut, le S1 hors sens, coupé de la chaîne signifiante et qui représente ce qui est le plus singulier du sujet, sa différence pure, et le S1, en tant que signifiant primaire, le S1 qui le représente auprès d’un autre signifiant, S1-S2.

                           La séparation, en extrayant l’objet petit a, permet un surgissement du sujet.

                                                                       Pour les Ateliers du lundi, à la demande de F Ratier,

                                                                                  le 5 01 2015,   Susanne DUPONT.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s