Ne pas comprendre, ne pas entendre, par Françoise Monnier (ACF-Aquitania)

Liliane a 50 ans, elle présente une surdité de réception légère voire moyenne, dite “congénitale” pour laquelle elle est “appareillée” depuis une quinzaine d’années et qui, jusque-là ne l’a pas vraiment gênée. Il est à noter que l’audiogramme est le même avec et sans les appareils.

Elle vient voir une orthophoniste sur les conseils de l’ORL qui lui a dit que celle-ci pourrait peut-être l’aider dans ses confusions P/B, T/D, F/V, soit des confusions entre les consonnes sourdes et sonores.
Elle dit qu’elle n’est gênée que dans la compréhension des noms propres, ce qui l’angoisse beaucoup au moment où, travaillant dans une patisserie, elle doit inscrire le nom d’un client à l’occasion d’une commande, elle n’ose pas faire répéter. L’angoisse monte à l’approche des fêtes de fin d’année.
Elle confond les phonèmes dont la prononciation a les mêmes points d’articulation ce qui rend caduque l’aide que peut apporter la lecture labiale, et dès l’instant où il s’agit de noms propres, elle ne peut être aidée par le contexte comme pour les noms communs. Elle doute que je puisse l’aider et se demande pourquoi son ORL lui a dit de voir une orthophoniste. Je lui dis qu’elle a raison, lui propose cependant de tendre au client une feuille et un crayon afin qu’il écrive son nom lui-même. J’ajoute que l’ORL n’a peut-être pas eu tort de me l’adresser car je suis psychanalyste et qu’à ce titre, si elle le souhaite, je peux la recevoir à propos de son angoisse. Après plusieurs minutes de silence elle dit : “Si vous êtes psychanalyste, je peux vous parler d’un traumatisme de mon enfance : j’ai appris, à 11 ans, que l’homme qui m’élevait avec ma mère n’était pas mon père, je l’aimais beaucoup. Il venait de me gronder plus fort que d’habitude parce que j’avais fait une bêtise, je pleurais, ma grand-mère maternelle m’a prise dans ses bras et m’a dit que mon père m’aimait comme sa propre fille, que oui, un jour ou l’autre, il fallait que je sache qu’il n’était pas mon père, que ma mère avait fait une bêtise et qu’elle avait voulu malgré tout me garder. Toute mon enfance, j’ai entendu des bribes qui parlaient de cela mais je ne comprenais pas . Le jour où ma grand-mère me l’a dit, tout a basculé, j’étais traumatisée, j’ai fait n’importe quoi, je ne voulais plus aller à l’école. J’ai alors réalisé tout de suite que mes 2 soeurs et mon frère plus jeunes portaient le nom de mon père et que moi, j’avais un double nom, celui de ma mère et celui de mon père parce qu’il m’avait reconnue.”
Elle ne sait pas depuis combien de temps elle s’est sentie sourde, elle se souvient simplement que, à l’école, elle ne comprenait pas tout, comme elle ne comprenait pas exactement ce qui se disait à mi-mots et à voix basse, chez ses grands-parents à propos de la “bêtise” de sa mère.
–       A mi-mots et à voix basse, vous entendiez alors ? Depuis quand vous ne comprenez pas les noms propres ?
–       Je ne sais pas trop mais je m’en suis rendu compte, il y 8 ans, quand j’ai commencé mon travail de vendeuse à la pâtisserie. Mes parents étaient repartis vivre dans leur pays d’origine, mon père m’avait téléphnoné en me disant qu’il se sentait triste, que ses enfants lui manquaient. Je n’ai pas entendu son appel au secours et quelques jours après il s’est pendu.
Il est prévu de poursuivre notre travail. A suivre donc vers ce qui, au-delà de ne pas comprendre, ne pas entendre, est inassimilable, soit le troumatisme.

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