« …les différentes manières qu’a un sujet d’assumer le semblant phallique », par Véronique Foissez-Notté

« L’idée de Lacan selon laquelle “il n’y a pas de rapport sexuel“ ne ferait au contraire – et paradoxalement – que prouver que “tout est rapport sexuel“, que la sexualité consiste à mettre en rapport des choses qui n’ont aucun rapport. C’est par ce biais-là que le phallus est impliqué dans le sexuel. »

Ainsi, avec le livre de Juan Pablo Lucchelli, Le malentendu des sexes, nous parcourons « les différentes manières pour un sujet d’assumer le semblant phallique, depuis le cas du petit Hans jusqu’à l’écrivain André Gide »[1]

J’ai fait le choix, dans un premier temps, de traiter des semblants phalliques pour les hommes et les femmes, puis de m’interroger sur le terme assumer le semblant phallique. Une question bienvenue a relancé, voire orienté mon questionnement, quant à l’incidence de la cure sur le semblant phallique. Restait la question du semblant phallique à la place du phallus.

Le phallus, le semblant, le phallus est un semblant

Soit qu’est-ce que ça change que le phallus soit un semblant ?

Historiquement le phallus est confondu avec l’organe sexuel masculin. Freud établit à partir de la prédominance de l’image phallique, le primat du phallus pour les deux sexes et souligne l’importance du complexe de castration.

Le phallus est le seul signifiant qui symbolise le sexe dans l’inconscient, il permet au sujet l’assomption d’une position sexuée via le complexe de castration.

Positionné dans le registre symbolique, isolé comme signifiant du désir, il représente le manque. Lacan lui donne la fonction d’être le signifiant d’une signification à produire, signifiant du manque-à-être, il devient ensuite « signifiant de la jouissance »[2], puis vient la fonction phallique dans le Séminaire Encore.

À partir du Séminaire, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan articulera, comme le note Jacques-Alain Miller, que « le phallus [est] de l’ordre du semblant »[3]. Serait-il devenu insuffisant à dire ?

Si le semblant est défini comme l’apparence, le paraître, la manière d’être, le simulacre, Lacan quant à lui subvertit ce terme. Très tôt, à la fin du Séminaire iii, Les psychoses, Lacan le réfère à l’arc-en-ciel[4], puis plus tard au tonnerre dans le Séminaire xviii, enfin aux nuées dans « Lituraterre »[5] soit un phénomène naturel, une météore.

Pour mieux saisir ce qu’il en est du semblant dans l’enseignement de Lacan, je préfère vous lire un court passage de Silvia Tendlarz : « le météore : “c’est cela”, par définition. Il est tout entier dans l’apparence, il n’y a rien de caché derrière et en même temps, ce qui le fait subsister tient uniquement à sa nomination comme telle. […] Le météore de l’arc-en-ciel fait partie de la catégorie du semblant. La nature est pleine de semblants qui ne se confondent pas avec le réel, c’est pourquoi Lacan affirme que personne n’a jamais cru que l’arc-en-ciel était quelque chose d’incurvé et tracé qui était là vraiment. Bien qu’on le voit, il est inconsistant et personne ne peut l’attraper. La catégorie de semblant devient la conjonction de l’imaginaire et du symbolique en opposition avec le réel. »[6]

Le passage du signifiant au semblant pourrait témoigner d’une certaine dépréciation de ce terme dans le mouvement conceptuel de Lacan, or il s’agit d’une pluralisation, d’un détachement de la fixité du signifiant.

Du terme de semblant, introduit dans le Séminaire xviii, à la catégorie du semblant, il aura fallu la formalisation des quatre discours dans le séminaire xvii pour déboucher sur une profusion d’emplois dans le tde. Une triade fondamentale se dégage le père, le phallus, l’objet a : « Le père, semblant par excellence, est soutenu par le phallus, qui “atteste” le père et ne prend sens que par rapport au reste de l’opération de la castration, c’est-à-dire à l’objet a »[7].

Lacan indique alors que « le signifiant est identique au statut comme tel du semblant »[8]. Il fait du semblant la caractéristique du discours, modalité fondamentale du lien entre les sujets humains. « Nous vivons dans le monde des semblants parce que nous vivons dans le monde du langage, et par conséquent la sexualité humaine est à un certain niveau affaire de semblant, la question du désir passant par celle du semblant. »[9]

Ainsi, il y a nécessité pour le sujet d’en passer par les signifiants de l’Autre, propres à ordonner les rapports entre les sexes, soient les semblants issus des idéaux de la culture à l’époque où vit le sujet.

Lacan articule le semblant phallique aux dimensions de la parole : le phallus localise dans l’imaginaire quelque chose du réel au moyen du symbolique[10] ; autrement dit, la différence des sexes est causée par un semblant qui a des effets de réel sur le corps et sur la jouissance.

Revenons à la fonction cruciale du phallus, car opérante pour traiter des rapports entre les hommes et les femmes. La sexualité féminine s’ordonne comme celle des hommes à partir du phallus autour d’un être et d’un avoir. Avec Freud, sous le mode de l’avoir ou du ne-pas-l’avoir. Avec Lacan, il s’agira « de l’être et de l’avoir, […] l’être et l’avoir, on choisit. C’est pourtant ça qui s’appelle la castration. »[11]

Chaque fois que l’on parle de castration, on met en jeu le phallus et la question du manque. Si le phallus vaut pour les deux sexes, il indique pour chacun une relation spéciale au désir et à la castration.

Les modalités du rapport du sujet à la castration maternelle définissent chez Freud les trois structures : la névrose, avec la crainte et la menace de la castration chez l’homme, la revendication liée à un dommage côté femme ; la perversion avec le déni de celle-ci par la mise en place d’une protection efficace, le fétichisme par exemple ; la psychose où le rejet de la castration n’est pas sans effet sur le sujet, elle exerce son action dans le réel.

À la question, qu’appelle-t-on semblant J.-A. Miller répond : « Nous appelons semblant ce qui a fonction de voiler le rien »[12] Ainsi le phallus ne peut jouer son rôle que voilé. Comme semblant, il est un voile qui masque, dissimule la castration, ce qui a pour effet de phalliciser le voile.

Les semblants phalliques pour les hommes et les femmes

Certes « il n’y a pas de rapport sexuel », mais il y a des relations entre les hommes et les femmes, orientées par le phallus au moyen de semblants véhiculées par le discours. En effet, « […] pour chacun des partenaires de la relation, ils ne peuvent se suffire d’être sujets du besoin, ni objets de l’amour, mais ils doivent tenir lieu de cause du désir. »[13] Le désir est inséparable du masque, et je citerai J.-A. Miller qui écrit au dos du Séminaire xviii : « Dans l’ordre sexuel, il ne suffit pas d’être, il faut encore paraître »[14]

Le passage par les semblants phalliques dans les rapports entre les sexes semble incontournable. Les hommes comme les femmes sont captifs de semblants qui les amènent à jouer leur partition, en termes de rôles, sur la scène du monde, selon la comédie du phallus, comédie qui va jusqu’à la copulation là où le signifiant ne fonctionne plus[15].

Dans la névrose, l’homme pose la question de savoir s’il est suffisamment viril ; la femme celle de savoir si elle est « une vraie femme ». « À défaut d’être le phallus, l’objet désiré par la mère, le névrosé désire l’avoir. »[16] Il va s’agir pour le sujet de trouver une solution à son manque-à-être par l’avoir ; et du manque-à-être au manque-à-avoir chez la femme, par le parêtre.

Lacan écrit dans La signification du phallus que le signifiant phallique opère par « l’intervention d’un paraître qui se substitue à l’avoir, pour le protéger d’un côté, pour en masquer le manque dans l’autre »[17], le rapport au phallus des hommes et des femmes s’établit différemment, avec cette conséquence que dans la parade sexuelle typique l’homme l’a et la femme l’est.

En référence à la menace de castration, il s’agit pour l’homme de protéger son avoir. Se faire viril, consiste à se servir de la parade, versus masculin de la mascarade. Paradoxalement, ce mouvement vers le paraître le féminise car il indexe la castration[18].

Lacan précise dans le Séminaire v, que le semblant phallique est acquis à l’homme par transmission, par celui qui précède à celui qui suit : « L’homme n’est jamais viril que par une série indéfinie de procurations, qui lui viennent de tous ses ancêtres mâles, en passant par l’ancêtre direct. »[19]

Pour reprendre les termes de J.-A. Miller : « l’homme lacanien… un être lourd, gêné, embarrassé par l’avoir… comme il a quelque chose à perdre, il est condamné à la prudence… il est peureux, et s’il va à la guerre, c’est pour fuir les femmes… pour fuir le trou. Il n’est pas sans semblants mais pour protéger son petit avoir… le sentiment de l’avoir lui donne une supériorité du propriétaire, un bien qui implique aussi, la peur qu’on le lui dérobe. Une couardise masculine contraste ici avec le sans-limites féminin ».[20]

Lacan précise dans le Séminaire v, que le semblant phallique est acquis à l’homme par transmission, par celui qui précède à celui qui suit : « L’homme n’est jamais viril que par une série indéfinie de procurations, qui lui viennent de tous ses ancêtres mâles, en passant par l’ancêtre direct. »[21]

Les semblants qui entretiennent la relation entre les sexes visent à protéger l’avoir, chercher à être, masquer le manque, construire un avoir.

Déclinons d’une manière non exhaustive, des occurrences de semblants versus être ou/et avoir :

La parade, la puissance, la gloire, l’argent, la possession, le savoir, avoir un enfant, le fétiche (qui dénie le manque), le postiche…

La mascarade, la pudeur, le respect, se fabriquer un être avec le rien…

La pudeur a fonction de voiler l’absence d’organe, le rien et dans le même temps elle peut attirer le regard et phalliciser le corps.

Devenir mère, peut être une façon de se transformer en celle qui a, jusqu’à pouvoir parfois faire de l’enfant un fétiche.

La femme à postiche, elle, pourrait dire, je suis ce que je montre que j’ai, elle croit et elle entend faire croire que son postiche existe, alors que c’est une pièce rapportée. La femme à postiche, femme phallique dont la solution est du côté de l’avoir craint particulièrement ses démêlés avec la castration. Le postiche lacanien est tout autre.

La manifestation du ne-pas-avoir, c’est à dire du Penisneid peut se réaliser au travers d’un sentiment d’injustice, de dépréciation, d’inhibition, d’infériorité, d’illégitimité. Prendre des airs de castration, de moindre valeur pour une femme, peut être une autre occurrence de semblant phallique, si le partenaire trouve là les conditions de son désir.

Dans la parade sexuelle typique la femme l’est, il va s’agir de masquer le manque à l’avoir par la mascarade, terme issu des travaux de Joan Rivière sur la féminité[22]. Il s’agit de faire « de sa féminité un masque »[23] : Je suis ce que je ne montre pas que je suis, elle assume son manque-à-avoir. Lacan en parle ainsi : c’est « pour ce qu’elle n’est pas qu’elle entend être désirée en même temps qu’aimée »[24], elle présente l’apparence du phallus, signifiant du désir[25]. En tant qu’elle n’est pas le phallus et qu’elle ne l’a pas, une femme peut consentir à se prêter à être un semblant d’objet pour un homme. Sa demande prend le pas sur son propre désir.[26]

Pour J. Rivière, la mascarade est une tromperie, elle permet à la femme de faire semblant de manquer. La femme se présente comme celle qui n’a pas ce qu’elle a. Pour Lacan, elle fait exister le manque-à-avoir tout en le masquant.

La mascarade relève du prélèvement sur l’autre d’objets liés à la demande, à la transmission de l’idéal du féminin et qui, si on accentue leur valeur de fétiche, font exister le masque lui-même comme voile devant la difficulté à dire le féminin.[27]

Aborder les relations entre les sexes à partir d’un paraître comporte quelque chose de rassurant, cela peut soulager hommes et femmes des impératifs de jouissance, et de l’absence de représentation de La/ femme. C’est à partir des semblants phalliques qu’il est possible de faire signe à l’autre sexe et que les hommes et les femmes se distinguent entre eux.

« Le désir masculin se soutient de semblants phallicisés », ce qui lui rend plus difficile qu’à une femme de s’apercevoir que le phallus n’est pas tout, et qu’au bout du compte le phallus n’est qu’un semblant. Les femmes de ne pas être toutes dans la fonction phallique, de n’être pas-toutes accrochées au semblant phallique, « rappellent aux hommes qu’ils sont trompés par les semblants, et que ces semblants ne valent rien comparés au réel de la jouissance. »[28] Soit « le phallus n’est pas tout et est semblant »[29].

Substituons aux hommes et aux femmes, deux positions, une masculine et une féminine qui concernent tout sujet quelque soit son anatomie. Une position masculine où la jouissance est limitée par le phallus, jouissance de l’Un, tandis que l’Autre jouissance « déborde le phallus et le tout-signifiant », jouissance supplémentaire non localisée sur le corps et potentiellement infinie. La position féminine suppose une division jouissance phallique et jouissance Autre.

La cure et le semblant phallique

Au xxi et au xxe siècle, la montée au zénith de l’objet a, le déclin du père posent problème côté du désir et de l’idéal. Même si, le choix de la jouissance sans en passer par la castration et les différentes modalités d’évitement du sexuel changent, la castration reste intouchée quant au rapport de jouissance entre les sexes.

Que le phallus passe au semblant ne le rend pas futile, il indexe la castration : Patricia Bosquin-Caroz, dans un de ses témoignages de passe, commence par « Au commencement, le phallus ! »[30]

Une analyse, amène à un franchissement des coordonnées oedipiennes – dés-identification au phallus, destitution de la position fantasmatique – au-delà de la logique paternelle, sans chronologie pour autant.

Je cite, Joe Attie : « Le désir court derrière le phallus, c’est bien l’objet le plus précieux dont on imagine toujours le bonheur qu’il y a de l’avoir, voire à l’être du côté de l’inconscient. C’est bien ce que fait le névrosé en allant voir un analyste, à la recherche de son désir, il ne sait pas ce qu’il demande, c’est le phallus, ce à quoi justement il lui faut renoncer. Renoncer à l’être et renoncer à l’avoir. Au-delà du phallus, il y a la lettre et l’objet a. »[31]

Assumer le semblant phallique, soit en accepter les conséquences, pourrait être comme l’indique Lacan que l’on peut se passer du père, c’est à dire que l’on peut se passer d’y croire, mais à condition de continuer à s’en servir. Une psychanalyse en portant sur le semblant peut aider un sujet à le traiter, ainsi que le réel qu’il enserre, car c’est à partir du semblant qu’il peut assumer la jouissance impossible à négativer.

Et s’il s’agissait d’agrandir les ressources, d’un autre investissement de la pulsion, là où l’Autre manque, consentir à un amour moins soumis à la croyance et davantage livré au régime de la rencontre.


[1] Lucchelli J. P., Le malentendu des sexes, Rennes, 2011, PUR, p. 17.

[2] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 823.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. De la nature des semblants », leçon du 27 mai 1992, inédit.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 357-358.

[5] Lacan J., « Lituraterre », Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 17.

[6] Tendlarz S., « le semblant entre un homme et une femme »,viiième congrès de la nls, « Fille, mère, femme au xxième », Genève, 26-27 juin 2010.

[7] Miller J-A, op. cit., leçon du 26 février 1992.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Le Seuil, 2006, p. 15 & p. 35.

[9] Brousse M.-H., « Qu’est-ce qu’une femme ? », conférence Le pont freudien, 18 février 2000.

[10] Malengreau P., « Le phallus comme semblant dans la clinique féminine », Quarto, Bruxelles, n° 97, avril 2010, p. 22.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, op. cit., p. 68.

[12] Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La cause Freudienne, Paris, Le Seuil/Navarin, n° 36, mai 1997, p 7-16.

[13] Lacan J., « La signification du phallus », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 691.

[14] Miller J.-A., 4ème de couverture in Lacan J., Séminaire Livre xviii, op. cit.

[15] Lacan J., « La signification… », op. cit., p. 694.

[16] Tendlarz S. E., « Les femmes et l’amour, entre semblant et sinthome », Papers, bulletin électronique amp, n°9, juin 2009.

[17] Lacan J., « La signification… », op. cit., p. 694.

[18] Ibid., p. 695.

[19] Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les formations de l’inconscient, Paris, Le Seuil, 1998, p. 351.

[20] Miller J.-A., « Des semblants… », op. cit.

[21] Lacan J., Le Séminaire, livre v, op. cit., 1998, p. 351.

[22] Rivière J., « La féminité en tant que mascarade », Féminité Mascarade, Paris, Le Seuil, 1994, pp. 197-213.

[23] Lacan J., Le Séminaire, livre v, op. cit., p. 454.

[24] Ibid.

[25] Liget F., « La comédie des sexes : sexualité féminine et sexualité masculine », La cause du désir, Paris, Navarin, n° 81, 2012, p. 38.

[26] Malengreau P., « Le phallus comme semblant… », op. cit.

[27] Brousse M.-H., op. cit.

[28] Miller J.-A., op. cit.

[29] Ibid

[30] Bosquin-Caroz P., « Le rien et le massif, une rencontre contingente », La cause du désir, Paris, Navarin, n° 80, 2012, p. 54.

[31] Attie J., « Raison et reson », ornicar ? Digital, publication électronique, n°140, novembre 2003, http://www.wapol.org

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