« Les deux faces du symptôme ». Un commentaire sur « Évènement de corps et avènement de signification » par Laure Vessayre

C’est sur le chapitre III de « Biologie lacanienne et événement de corps » de Jacques-Alain Miller, texte issu de son enseignement à Paris VIII, L’orientation lacanienne, que je me suis penchée plus précisément.

À ce moment de son cours, J.-A. Miller a posé des jalons autour de la question du corps (corps imaginaire, corps symbolique), et nous a orienté vers le corps vivant, c’est-à-dire un corps affecté de jouissance, où la jouissance se situe comme affect du corps. Comment ?

J.-A Miller nous propose deux conditions préalables : une condition de corps et une condition de signifiant, avec l’hypothèse sous-jacente que le signifiant est cause de jouissance.

Se dégage ici une clinique avec pour pivot une définition particulière du symptôme, le symptôme comme événement de corps (1976, Joyce le Symptôme), le symptôme comme jouissance, comme satisfaction de la pulsion (Freud).

Le symptôme est jouissance, voici le point de départ. Il est satisfaction substitutive d’une pulsion. La définition du symptôme comme événement de corps se constitue en tant que la jouissance passe par le corps. Pour autant, cette nouvelle définition vient-elle contredire la conceptualisation précédente du symptôme interprétable, c’est-à-dire un symptôme comme avènement de signification ?

Tentons maintenant d’en éclairer quelques aspects.

 Le symptôme est métaphore

J.-A. Miller refait le trajet des avancées de Lacan en s’attardant plus précisément sur la question du symptôme, du corps et de la pulsion, de la satisfaction et de la signification.

Avec le premier Lacan, où règne le primat du symbolique, celui du rapport de Rome en 1953, le symptôme est conçu comme l’expression d’un conflit inconscient qui vient signer la présence d’un quelque chose qui ne peut se dire et qui vient trouver une voie d’expression dans le corps. Nous retrouvons ici les formations de l’inconscient déployées par Freud, les symptômes ont un sens à découvrir. L’avènement de signification prime au regard du fait que ces symptômes peuvent être interprétables et pas de n’importe quelle manière, par l’accès à la parole « la nature du langage ne permet pas de l’isoler [la parole] des résonances qui toujours indiquent de la lire sur plusieurs portées. C’est cette partition inhérente à l’ambiguïté du langage qui seule explique la multiplicité des accès possibles au secret de la parole. Il reste qu’il n’y a qu’un texte où se puisse lire à la fois et ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas, et que c’est à ce texte que sont liés les symptômes aussi intimement qu’un rébus à la phrase qu’il figure »[1].

Nous sommes ici dans le registre polysémique du signifiant, avec un symptôme comme métaphore, c’est un symptôme accessible à l’interprétation, ou, pour le dire dans la langue freudienne, c’est accéder au contenu latent au-delà du manifeste. Et ce symptôme même s’il se présente comme dénué de sens, délivre au moment de l’interprétation une signification jusqu’ici inconnue. Mais, de la même manière, il peut s’éprouver dans le déplaisir tout en dévoilant dans l’interprétation une satisfaction cachée. Freud fait coexister ces deux dimensions, sémantique et économique, comme le note J.-A Miller : « la signification est constamment doublée de la satisfaction que ces formations sont censées apporter au fonctionnement de l’appareil psychique […] [La] signification est inséparable de la satisfaction »[2]. Pour Freud, l’interprétation, c’est interpréter en termes de pulsion.

Mais, Lacan, dans ce premier temps de son enseignement, met l’accent sur la signification au détriment de la satisfaction, par quelle méthode ? Celle qui permet : « évaluer les concepts qui concernent la satisfaction par rapport à la signification »[3].

Mais que devient alors la pulsion chez Lacan ? J.-A. Miller nous donne quelques repères pour saisir l’évolution des concepts de pulsion chez Lacan, en 1948 avec un texte « L’agressivité en psychanalyse » puis avec le « Discours de Rome » en 1953.

Dans un premier temps, en 1948, Lacan, souligne J.-A. Miller, tente d’unifier le dualisme pulsionnel freudien afin de construire un concept moniste de la pulsion, il cherche à déduire les pulsions de vie comme de mort à partir du narcissisme. En partant du stade du miroir. Pourquoi ? Parce que la satisfaction est au premier plan de cette expérience. Rappelons rapidement quelques coordonnées.

Cette expérience s’effectue par le biais d’une captation imaginaire : la rencontre par le sujet de son image dans le miroir dans une jubilation triomphante. L’enfant s’identifie à l’image, « unité idéale, imago salutaire »[4] car elle est « valorisée de toute la détresse originelle, liée à la discorde intra-organique et relationnelle du petit d’homme »[5]. Et, pour Lacan, là se trouve le véritable réservoir de la libido, mais une « libido négative » tant elle condense tous les mouvements pulsionnels, pulsions de vie et pulsions de mort. Nous en retrouvons les effets et conséquences, de taille, dans la clinique de l’enfant, car cette captation organise toute la dialectique entre l’enfant et son semblable : transitivisme, attitudes de prestance, agressivité… bref toute une palette de conduites qui reflètent cette ambivalence structurale.

Lacan précise qu’à ce moment « répond une satisfaction propre, qui tient à l’intégration d’un désarroi organique originel, satisfaction qu’il faut concevoir dans la dimension d’une déhiscence vitale constitutive de l’homme »[6]. Comment le comprendre ?

La déhiscence, c’est-à-dire ce moment d’ouverture au monde, temps logique et structural révèle deux points de faille : le clivage entre corps image et organisme et second aspect, qu’il n’y a pas d’harmonie entre le sujet et son environnement, il naît « prématuré » sur fond de discorde.

En 1953, deuxième temps, nouvelle avancée, Lacan rompt l’unité de la libido, pulsions de vie et pulsions de mort se séparent, nous trouvons les pulsions de vie du côté de l’imaginaire tandis que les pulsions de mort sont elles, situées du côté du symbolique. Car l’accent est mis sur le signifiant et ses effets de mortification : le mot est le meurtre de la Chose. Comment l’entendre ? Manier le symbole, c’est ne pas disposer pas de la chose même. Nous avons d’un côté le vivant, pétri de jouissance et de l’autre la mortification signifiante : « Le meurtre de la Chose apporte à tout ce qui est, ce fonds d’absence sur quoi s’enlèveront toutes les présences du monde. Il les conjoint aussi à ces présences de néant, les symboles, par quoi l’absent surgit dans le présent » [7]

Symbolique et mort sont ainsi reliées et inséparables, la jouissance se retrouve éjectée du symbolique en tant qu’elle, elle s’appuie sur du vivant.

Le pas de plus sera effectué par Lacan par l’élaboration du fantasme où il va récupérer la satisfaction dans le champ du langage. C’est là où va se concentrer « tout ce qui est satisfaction libidinale chez Freud »[8], et se récupérer un reste de jouissance perdue, l’objet a. L’objet a, c’est ce que J.-A. Miller nomme dans son texte un « biophore », un élément de vie qui vient prendre place dans les interstices de la chaîne symbolique. C’est une jouissance venant du réel, un reste issu de la marque du langage sur le corps. Car le signifiant devient autonome et produit de la satisfaction, la jouissance est un effet du signifiant.

 Le symptôme est jouissance

Nous voici maintenant parvenus au temps du dernier enseignement de Lacan, je vous propose, pour terminer, de revenir sur le symptôme comme événement de corps à la lumière de ce trajet qui se termine sur cette assertion, que la jouissance se situe dans le langage lui-même.

Le symptôme comme événement de corps prend en compte la question de la jouissance, un mode de jouir. Il y a effraction de jouissance du fait de l’impact du signifiant sur le corps, le signifiant a maintenant des effets de jouissance et non plus seulement de mortification. La jouissance suppose le corps, un corps vivant, qui n’est pas image, qui n’est plus celui du stade du miroir, c’est un corps qui « se jouit » de par l’incidence du signifiant.

Dans l’événement, il y a également en toile de fond la dimension de l’imprévu, de l’inattendu, la question de la contingence y est fortement engagée. On ne sait pas quand cela va se produire. Je vous propose une séquence clinique qui me paraît enseignante sur ce point. Il s’agit d’un enfant, nommé Adil âgé de 5 ans, que j’ai reçu, il y a maintenant plusieurs années. J’avais déjà évoqué ce cas lors d’une autre instance de travail, au regard de la formidable construction de cet enfant avec les stations de métro.

Pour cet enfant, les mots sont énigmatiques, ils percutent son corps et y résonnent à l’infini. Les mots, les paroles de l’Autre le traversent non sans de redoutables effets. Nous savons maintenant que le maniement du signifiant n’est pas neutre, la langue contient la jouissance de l’Autre, mais le signifiant en tant que tel contient lui aussi une charge pulsionnelle qui lui est propre, et ce matériel sonore peut retentir directement sur le corps du sujet.

Adil construit son rapport au monde par le biais des lignes et des stations de métro qu’il découvre lors de déplacements avec sa mère. Inlassablement, il me demande en séance d’écrire soigneusement sur une feuille le nom des stations de métro, avec une bordure de couleur comme celle qui figure dans les stations. Un jour, une nouvelle station vient s’ajouter « Saint Charles République » et après me l’avoir fait écrire, Adil me demande de la lire à haute voix. Puis, cachant de sa main un premier mot « Saint », il  me demande de lire les mots restants soit « Charles République ». Il procède ensuite de même mais en cachant cette fois le mot « Charles », je lis donc « Saint République ». Adil acquiesce puis poursuivant sa logique cache enfin « Saint et République ». Je lis « Charles ». L’effet de ce mot prononcé est foudroyant : en une fraction de seconde, Adil éclate d’un rire tonitruant et se retrouve debout sur la table.

C’est ici, un mot qui ne veut rien dire, sans signification particulière, mais sa matérialité phonique, sa « motérialité »  (ce qui s’ajoute à la langue pour qu’elle puisse être parlée et entendue, sa propre langue intime) a des effets saisissants.

À la séance suivante, il réitère sa demande. J’objecte, lui faisant part de mon embarras à prononcer ce mot au regard de son effet sur son corps. Il insiste. J’obtempère. L’effet est immédiat et semblable à la séance précédente. Je lui fais remarquer à quel point ce mot a un effet bizarre. Il rit, mais finit par s’asseoir et reprend son dessin. Apaisé, il me dira : « Charles, ça me fait rire ». Pourquoi ? « Parce que c’est un mot bizarre. » À la séance d’après, quand il me demandera à nouveau de lire « Charles », il déclarera tout sourire devant mon refus : « maintenant ça va ». Ce qui se révélera exact. Il le ponctuera d’ailleurs, clôturant ainsi le sujet : « tu vois ! »

Deux autres mots auront le même type d’effet : « Minouche », signifiant avec lequel il viendra un soir en séance dans un état d’excitation redoutable. Signifiant venu de l’Autre, il me dira : « il me fait bien rigoler ce mot » tout en criant et tapant des poings sur la table comme une tentative d’extraire la jouissance du signifiant de son corps. « Ausculter », autre mot surgi lors de nos échanges, produira le même effet et l’amènera à me demander : « redis le… tu le dis ! ». Par la suite, Adil s’amusera longuement de la résonance des mots et passera ainsi de longs moments en séance à répéter les noms des stations, à les malaxer, à se délecter de la jouissance de la sonorité. Comme si en quelque sorte, l’entrée dans le langage ne pouvait se faire sans un certain apprivoisement de la langue et de ses avatars pulsionnels.

S’agit-il ici pour Adil d’un événement de corps ? Peut-être plutôt ici d’un phénomène de corps ? Dans tous les cas, l’impact du signifiant sur le corps est flagrant et retentissant, la jouissance débordante et inassimilable submerge le corps de cet enfant. Et ici, pas d’interprétation possible, le sens se refuse. Me revient ici la formule de J.-A. Miller dans la Conversation sur les embrouilles du corps : « un corps trop docile au signifiant »[9] . Il y distingue deux statuts du signifiant-maître : le S1, signifiant maître et le S1 e.s.s.a.i.m (pluralisation des signifiants-maîtres) en précisant l’« extrême docilité à l’essaim-signifiant sans que l’on puisse prévoir à quel signifiant va s’accrocher cette docilité ? »[10] .

 

L’événement de corps, c’est la rencontre du signifiant avec le corps, c’est le traumatisme de la langue, à l’origine du sujet.

Si nous prenons la question de l’évènement traumatique, de l’événement de corps premier pour Lacan, nous y trouvons la rencontre de la langue avec le corps, l’impact, la percussion, la collision du signifiant qui laisse des traces, traces qui font symptôme avec leur cortège d’effets de sens et d’effets d’affect, si je puis dire. Le nouage se fait. C’est un corps affecté par les mots, des signifiants tous seuls, sans signification préalable. Cet événement fondateur (rencontre d’un sujet avec la langue, où le corps et le signifiant se rencontrent : parlêtre) fait trace pour chacun et laisse une empreinte indélébile en installant un mode de jouir particulier, un mode de satisfaction. C’est un véritable champ de jouissance qui s’ouvre alors au sujet et dont il devra disposer et faire avec ; comme l’écrit Gil Caroz dans l’argument du Colloque d’Uforca 2015 « Modes de jouir, le temps pour choisir » : « le mode de jouir d’un sujet est davantage déterminé par la contingence de l’événement de corps survenu au moment de la rencontre avec l’Un-tout-seul ». C’est un temps un qui n’aura de cesse de se répéter, trace de l’effraction de jouissance à l’œuvre dans les modes de jouir de chaque sujet, dans ses symptômes et ses clocheries…

Cet événement échappe au sujet, il n’est pas énonçable en tant que tel, et en ce sens, il échappe à l’interprétation. Gardons-nous un souvenir de cet événement de corps ? Ce trauma premier, cet événement de corps inaugural ne peut qu’être déduit, retrouvé et reconstruit dans une cure analytique. En quel lieu ? Dans la mémoire de la chair, dans « l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire. Ce dire, pour qu’il résonne […] il faut que le corps y soit sensible. »[11]

[1] Lacan J., « Discours de Rome », Autres Écrits, Paris, Éditions du Seuil, p. 140.

[2] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La cause freudienne, Paris, Navarin/Le Seuil, n° 44, p. 18.

[3] Ibid., p. 17.

[4] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Points Essais, Le Seuil, p. 112.

[5] Ibid.

[6] Ibid., p. 115.

[7] Lacan J., « Discours de Rome », op. cit., p. 163.

[8] Ibid., p. 22.

[9] Miller J.-A., « Conversation sur les embrouilles du corps », Ornicar ?, Paris, Navarin, n° 50, p. 237.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 17.