« La jouissance normale » – Commentaire de Cécile Favreau

 Paradigme 4 : La jouissance normale

Avec ce nouveau paradigme, Lacan dément le clivage du signifiant et de la jouissance en forgeant, précise Jacques-Alain Miller, une articulation étroite entre le signifiant et la jouissance, entre symbolique et réel…

 Forger cette articulation nécessite un attirail : « Lacan distingue deux opérations, l’aliénation et la séparation, la séparation répondant à l’aliénation. (…) L’aliénation est d’ordre proprement et même purement symbolique, le résultat de cette opération comporte nécessairement une réponse de jouissance. C’est la séparation ». (J.-A. Miller)

 Ainsi, au lieu d’apparaître comme irréductible au symbolique, au lieu d’être purement réduite au signifiant, la jouissance est ici à la fois distinguée comme telle en même temps qu’inscrite dans le fonctionnement d’un système, elle s’insère dans le fonctionnement du signifiant par la conjonction des deux opérations aliénation et séparation.

 Comment entendre que d’une opération symbolique puisse résulter un réel ? Comment est-ce possible ? J’ai buté sur cette torsion de la logique jusqu’à ce l’astuce de Lacan m’apparaisse page 17 : « Pour pouvoir présenter l’opération de la séparation et l’introduction d’un objet petit a comme venant répondre au manque de signifiant, il faut discrètement substituer au sujet le corps vivant, le corps sexué… » La référence à la nature est convoquée, le recours au manque naturel est constant chez Lacan dans ce séminaire. (Miller)

 1/ Aliénation/séparation =>Substituer au sujet le corps vivant

 C’est une substitution indispensable à la logique du concept de division du sujet, que l’on repère déjà très bien dans le Séminaire X, L’angoisse, où Lacan montre que  tout n’est pas symbolique dans la relation du sujet et de l‘Autre, et que la division du sujet par le signifiant comporte un reste non significantisable, appartenant donc à la catégorie du réel. Lacan se réfère aux caduques comme modèle de la part perdue dans la relation à l’Autre, le placenta est ce qui tombe après la naissance, la naissance n’est pas seulement une séparation d’avec le corps de l’Autre maternel, elle est une sépartition, l’enfant perd à la naissance une partie de lui-même. Cette perte des caduques est le modèle de cette part perdue dans la relation à l’autre, le placenta est le prototype des objets cessibles. Les objets partiels qui sont marqués du trait de la coupure prendront la suite. C’est l’imminence de la cession de l’objet qui cause l’angoisse, mais donne accès au désir, et celui-ci n’advient qu’après abandon de ce petit morceau de corps. Une fois séparé de l’objet, le sujet pourra désirer cette part perdue, d’objet de satisfaction il deviendra objet de désir et le sujet pourra l’imaginer comme faisant partie de l’autre, ce qui constitue son fantasme.

Le placenta constitue ainsi le premier morceau de corps qui est perdu dans la relation à l’Autre ; le sein, cet organe plaqué sur le corps maternel, appartient aussi bien à l’enfant qu’à la mère, ce qui accentue son caractère cessible : le sein est le prototype de tous les objets transitionnels. Souvenez-vous de la portée que Lacan accentue dans ce séminaire à propos de l’objet transitionnel winicottien, qui n’est ni tout à fait à l’enfant, ni tout à fait à la mère, et qui peut être considéré comme le précurseur de l’objet a. Ce que Lacan dit du placenta et de l’objet oral peut aussi s’appliquer aux autres objets partiels qui peuvent être qualifiés d’objets ambocepteurs.

 Autrement dit, le vivant, l’organisme vivant quand il s’agit d’un humain est pris dans la parole, mais il n’y advient jamais tout entier : « Du côté du vivant en tant qu’être pris dans la parole, en tant qu’l ne peut jamais tout entier y advenir, (…), il n’y a d’accès à l’Autre du sexe opposé que par la voie des pulsions dites partielles où me sujet cherche un objet qui lui remplace cette perte de vie qui est la sienne d’être sexué » Lacan, p. 849, Ecrits

Et ce qu’il a perdu, il va l’imaginer du coté de l’Autre, c’est ce qui constitue son fantasme, il n’y accède que par les pulsions partielles où il cherche un objet qui lui remplace cette perte de vie. (On voit bien comment l’objet a fonctionne avec la pulsion de mort.)

 Ainsi, la dialectique du sujet et de l’Autre aboutit à la notion de division du sujet, cette division n’est pas sans reste. Ce reste est désigné de la lettre a, et ce sont les objets partiels qui donnent figure à ce reste réel. La Jouissance est conçue dans ce paradigme comme fragmentée en objets petit a (JAM). L’objet petit a est interchangeable, les objets de la pulsion peuvent se remplacer les uns les autres, ce qui accentue leur caractère partiel : c’est le caractère interchangeable des objets de la pulsion qui va autoriser Lacan à désigner dans son schéma structurel du circuit de la pulsion, l’object freudien par une seule lettre, la lettre a.

 2/ Une jouissance pulsionnelle automatique : le circuit normal de la pulsion

 L’accès à la jouissance est réalisé non pas par la voie de la transgression (paradigme précédent) mais par celle du circuit de la pulsion à laquelle Lacan consacre une partie de son Séminaire « Les 4 concepts de la psychanalyse ». Un circuit normal, un aller et retour : l’intégration des pulsions partielles se réalise grâce à la jouissance pulsionnelle qui est une jouissance automatique atteinte en suivant le chemin normal de la pulsion, son aller et retour, et sans transgression (JAM, p.15)

Rappelons que la source de la pulsion est d’origine organique. Ce sont les orifices du corps, les zones érogènes qui sont au départ d’excitations (Reitz), qui sont à la source de cette force constante au service de la poussée à l’œuvre dans la pulsion. Cette force constante sur laquelle Lacan met l’accent se distingue des excitations internes comme la faim, la soif etc. qui cessent une fois que l’on est repu.

La poussée évoque cette force irrésistible – « c’est plus fort que moi » –  qui nous pousse à faire des choses parfois illicites…Cette poussée est au service de l’accomplissement d’un but, et ce but c’est tout simplement la satisfaction de la pulsion.

La satisfaction de la pulsion n’est pas comme on pourrait s’y attendre la saisie de son objet : le but n’est pas d’atteindre cet objet. En effet, Freud le dit, la pulsion en tant qu’elle est partielle peut être satisfaite sans atteindre son but, elle peut être déviée quant au but dans la sublimation, ou trouver sa satisfaction dans le symptôme. Son but, soutient Lacan, c’est son retour en circuit, c’est son trajet qui part de la zone érogène et y fait retour, en tant que la zone est le lieu de la satisfaction. Par exemple, dans le tir à l’arc, le but n’est pas l’oiseau, c’est d’avoir marqué le but. Et l’objet, la pulsion le rate régulièrement pour des raisons de structure, soutient Lacan, car cet objet est à jamais perdu, « il n’est que la présence d’un creux, d’un vide, occupable par n’importe quel objet »

La jouissance pulsionnelle est une jouissance automatique atteinte en suivant le chemin normal de la pulsion, son aller et retour, et sans transgression. Une jouissance normale, donc.

 3/ La clinique de l’Aliénation-Séparation 

Ceci étant dit, comment la jouissance s’insère-t-elle dans le fonctionnement du signifiant par la conjonction des deux opérations aliénation et séparation ?

 [Aliénation ou choix forcé – Vous pouvez vous référez au chapitre XVI Le sujet et l’Autre : l’aliénation, pp. 185-195 du séminaire XI. Précisons que cette aliénation est la première opération essentielle au fondement du sujet.]

 L’aliénation consiste dans ce vel, qui – si le mot condamné n’appelle pas d’objections de votre part, je le reprends – condamne le sujet à n’apparaître que dans cette division, […] s’il apparaît d’un côté comme sens, produit par le signifiant, de l’autre il apparaît comme aphanisis. (Lacan, 1973, p. 191)

Classiquement, la logique distingue deux acceptions du vel, autrement dit de la fonction qui s’écrit avec l’opérateur « ou ». La première, dite exclusive, impose l’obligation de choisir entre deux alternatives, tandis que la seconde, inclusive, signifie soit l’une des alternatives, soit l’autre, soit les deux. Lacan introduit une troisième acception, le vel aliénant, qu’il illustre d’un exemple propre à éveiller l’attention de chacun : la bourse ou la vie ! « Si je choisis la bourse, je perds les deux. Si je choisis la vie, j’ai la vie sans la bourse, à savoir une vie écornée. » (1973, p. 193) Dans les deux cas, le choix induise une perte, mais  il n’y aura pas de commune mesure entre ce qui sera perdu dans l’éventualité où je me prononcerais pour la bourse et dans celle où je me prononcerais pour la vie…

 la bourse

Lacan propose de formaliser par un schéma similaire le vel « de la première opération essentielle où se fonde le sujet » (1973, p. 191) lors de sa confrontation à l’Autre, au lieu du signifiant, communément investi par la mère.

 l'être

Si le choix porte sur l’être, la perte comprendra à la fois l’Autre, la voie du signifiant, et l’entrecroisement des deux cercles.

« Nous choisissons l’être, le sujet disparaît, il nous échappe, il tombe dans le non-sens – nous choisissons le sens, et le sens ne subsiste qu’écorné de cette partie de non-sens qui est, à proprement parler, ce qui constitue, dans la réalisation du sujet, l’inconscient » (p.192)

 Reprenons[1].

 Dans le registre de l’aliénation, un sujet s’inscrit dans l’Autre, les effets de sens se produisent par l’identification première ; dans la séparation s’inscrit la place de la jouissance, marquant la place de l’objet perdu à travers l’effet de sens.

 Dire que l’ensemble du sujet était vide avant la rencontre avec l’Autre signifie précisément que le sujet est créé par le fait de cette rencontre, par le fait qu’il prenne un signifiant (S1) à l’Autre et l’utilise pour se représenter auprès des autres signifiants (S2).

 sujet

Le processus d’aliénation est corrélatif au fait de la rencontre de l’individu avec le langage, un langage qui le précède, dont les règles et les codes sont déjà définis. Le sujet doit se conformer aux lois du langage s’il veut obtenir la reconnaissance de l’Autre qui parle. En effet, ce sera l’Autre qui lui apprendra à se servir du langage, l’Autre chez qui le sujet prendra tous les signifiants nécessaires à son utilisation.

Á titre d’exemple, la première participation de l’enfant dans cet échange symbolique se fait à travers son cri, lequel devient signifiant à partir du moment où l’Autre l’accueille comme un message et lui répond – du coup, le cri qui au départ est une manifestation brute du besoin et n’a aucune signification, devient par l’opération de la réponse de l’Autre, un S1, un  sujet émerge à ce moment là par ce fait qu’un signifiant (S1) est pris au champ de l’Autre le représente auprès des autres signifiants (S2).

 

aliénation

Voici le schéma de l’aliénation.

En d’autres termes, ce vel fondateur conduit inévitablement le sujet – il n’a pas d’autre choix que celui d’en passer par le sens – à surgir, représenté par un premier signifiant (ou signifiant unaire, S1), d’abord dans le champ de l’Autre. Cependant, le signifiant dont il se saisit pour exister (n’importe quel signifiant pris dans le lieu de l’Autre pourra venir occuper cette fonction logique de signifiant unaire, que Lacan écrit S1) ne lui donnera en aucun cas une signification quant à son être. Il viendra le représenter par un autre signifiant (ou signifiant binaire, S2), lequel a pour effet son aphanisis, la disparition du premier signifiant. D’essence aliénante, le couplage primitif S1-S2 amorce le défilé des signifiants à travers lequel le sujet divisé cherchera, en vain puisqu’il est causé par la structure même de l’articulation signifiante, l’unité de son être : quand “ le sujet surgit d’un côté comme sens, produit par le signifiant, dans l’autre il apparaît comme aphanisis ” (Lacan, p.191). Son unique chance de ne pas s’effacer complètement est donc de ne pas choisir la voie du sens, la voie de l’aliénation. Cependant, s’il ne la choisit pas, il finit par tomber dans le non-sens.

C’est là la condition de sujet essentiellement divisé, barré : le fait que le sujet en tant que tel ne se manifeste que dans l’intervalle de S1-S2, c’est-à-dire avant que le sens ne se constitue, mais après qu’un signifiant a été déjà capturé.

Une remarque :  La différence entre aliénation et séparation réside exactement dans la différence entre S1 seul et S1 couplé avec S2. Dans l’aliénation, le temps d’avant la séparation, il y a encore « articulation » entre S1 et S2, c’est-à-dire qu’au niveau de S1-S2, S1 est un signifiant médiateur entre le sujet et l’Autre. Autrement dit, dans l’aliénation, il y a l’immersion du sujet dans l’Autre, ses lois étant respectées et la reconnaissance étant voulue et obtenue.  C’est l’articulation productrice de sens qui génère l’aliénation, le sujet étant piégé et effacé dans le processus de représentation qui a lieu dans le champ de l’Autre.

Par contre, S1 seul a une valeur tout à fait opposée, il est un signifiant réducteur de l’Autre, qui s’installe, vaut, hors du système signifiant. Et si la chaîne est coupée, cela veut dire que le sujet n’est pas représenté dans l’Autre. Or, “ c’est dans la mesure où le sujet renonce à sa représentation signifiante, c’est-à-dire renonce à son devenir signifiant, qu’il est susceptible de devenir petit a. (…) Puisque petit a n’est pas un signifiant et S1, si c’est un signifiant, ce n’est pas un signifiant comme les autres, tous les deux semblent partager le statut de hors chaîne ”(J.-A. Miller, Ce qui fait insigne, cours du 21/01/871986-87), et donc non articulés aux autres signifiants.

 

La séparation est l’opération logique qui boucle ce mouvement circulaire de la relation du sujet à l’Autre.

Sa caractéristique est de procéder de l’intersection, c’est-à-dire qu’elle est constituée par les éléments appartenant à l’un et à l’autre des ensembles.

Voici alors le schéma de la séparation :

séparation

 S1 tout seul ne peut être du sujet qu’un représentant ponctuel, c’est-à-dire qu’il ne peut qu’indiquer la présence du sujet dans une phrase de signification absolue : « tu es cela ». Cette phrase a une signification “ absolue ” dans la mesure où elle n’a pas son sens ou déchiffrage dans les mains de l’Autre (S1 tout seul, pas de S2). Si le S1 ne s’articule pas au S2, il ne représente pas le sujet pour les autres signifiants, il ne reste alors au sujet que d’être représenté par son propre manque, lié au plus intime de son désir, l’objet a : a / $. L’objet est ce qui surgit derrière les insignes qui occupent cette place de l’Un (S1) et qui représentent le sujet pour les autres signifiants.

 Pour résumer, l’aliénation dans le langage produit une soustraction de jouissance sous les espèces de l’objet a, et connecte celui-ci au signifiant unaire S1, mais celui-là ne possède pas encore la dimension du signifiant maître : il faut que se produise la séparation pour que le S1 s’articule au champ du S2, du savoir – le sujet est alors défini d’être représenté par S1 pour S2, il se présente donc divisé ($), mais ce sujet pour une part n’est pas représenté, quelque chose est donc perdu dans l’intervalle intersignifiant S1S2, cette perte non représentable est l’objet a, qui devient la cause du désir et l’objet de la pulsion.

 Épilogue

 Si dans la névrose, ce qui est visé c’est le repérage de l’objet que le sujet a été dans le désir de l’autre, dans la psychose le sujet est cet objet, menacé d’inclusion dans l’autre.

 Dans la névrose, le sujet va situer dans l’Autre l’objet perdu, la part à jamais perdue de lui-même, et c’est ce qui constitue son fantasme.

Ce n’est qu’après en avoir plusieurs fois fait le tour qu’il découvrira que son manque et le manque de l’Autre ne font qu’un, et que ce autour de quoi il tournait n’était qu’un vide, lequel n’est rien d’autre que la cause de son désir. C’est ce qu’il est convenu d’appeler la chute de l’objet a. C’est ainsi que peut se produire l’opération de la séparation répondant à la chute de l’objet a.

 Fragment d’analyse

 L’analysante cerne l’objet regard depuis un bon moment dans sa cure : rêves, souvenirs, associations, l’objet est cerné dans le travail analytique. Du reste, l’analyste arrête les séances sur le « voilà !» avec lequel l’analysante ponctue ses trouvailles, mais à propos duquel, curieusement, elle ne cesse pas de pas entendre l’équivoque signifiante. Se manifeste alors un évènement de corps très dérangeant : des éruptions cutanées surgissent, massives, handicapantes –elles la démangent, l’épuisent, et surtout se voient ! C’est l’horreur, les éruptions apparaissent n’importe où sur le corps, et n’importe quand, et disparaissent aussi vite sans qu’aucune cause organique ne vienne expliquer le phénomène. Urticaire idiopathique, a dit le dermatologue. Au moment où l’analysante vient consulter celui-ci, plus une trace d’urticaire. Rien. Mais elle a pris soin de le photographier la veille avec son smartphone. Une photo d’un morceau de corps couvert de boutons boursoufflés, une horreur, un réel. Assise face au docteur, elle lui tend l’objet, elle le regarde en train de regarder, elle surprend son regard horrifié. Vois-la !

 

 

 

 

 

 

[1] La lettre volée et le vol sur la lettre, Éric Laurent, Conférence prononcée au Cours de Jacques-Alain Miller : « L’expérience du réel dans la cure analytique » 1998-1999 (inédit).

Publiée dans La Cause freudienne n° 43, « Les paradigmes de la jouissance », p. 22.

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