Intervention de Pascale Rivals

Lacan  dans ce texte, « Variations de la cure-type » de 1953 nous indique que :

«  L’analyste se distingue en ce qu’il fait d’une fonction qui est commune à tous les hommes, un usage qui n’est pas à la portée de tout le monde, quand il porte la parole. »[1] Un peu plus loin : « L’inconscient se ferme en effet pour autant que l’analyste ne « porte plus la parole », parce qu’il sait déjà ou croit savoir ce qu’elle a à dire. »21953 Ce qu’il reprendra dans son texte « Proposition sur le psychanalyste de l’Ecole » en 1967 (p248-249 ) quand il écrit que du « savoir du sujet supposé », l’analyste ne sait rien. Il met cela sous la dimension de la « rencontre ». Et c’est là qu’il fait remarquer l’insistance de Freud dans sa recommandation d’aborder chaque « cas nouveau comme si nous n’avions rien acquis de ses premiers déchiffrements. » opérant là donc une certaine distinction entre le savoir acquis du déchiffrement de l’inconscient et autre chose, un autre savoir ?

Alors porter la parole ?

En 1974, lors de la section de Nice Lacan  indique que  « L’important n’est pas tellement que le langage dise ou ne dise pas la vérité, c’est qu’il aide-tout court. Il y a des dires qui opèrent, il y a des dires sans effets. » L’effet dira t-il « porte bien au-delà du bavardage auquel (…) nous invitons le sujet (…)»3 Le dire de l’analyste ne consiste pas  à « corriger le bavardage en question, qui est suggéré par la règle analytique » mais porte bien plus loin nous dit Lacan que ce qui est fourni comme matériel de bavardage.  S’agit-il  plutôt d’opérer un déplacement, une déportation de la parole au-delà du sens, de l’énoncé ? Un dire qui a une valeur de faire ? Comment ? En faisant une interprétation, nous dit Lacan  « qui n’est pas dans le coup. »4

 Justement dans ce texte de 1953, dans lequel il définit l’opération du psychanalyste par « porter la parole », il indiquera que la parole « outrepasse sans cesse l’être qu’elle concerne, en l’aliénation où se constitue son devenir »5 et il choisit comme paradigme d’interprétation authentique, une interprétation inexacte.

Il amène à l’appui de sa formalisation sa lecture d’une interprétation de Freud dans la cure de l’homme aux rats qui va produire des effets,  « tournant majeur » de la cure. Il la porte au paradigme d’une interprétation authentique, « révélante », quoiqu’elle soit erronée quant aux faits. (Disjonction entre les faits et les SA). Cette interprétation touche à une chaîne majeure de la névrose de l’homme aux rats qui noue son destin à la position de son père. C’est ce que les associations dans la cure vont révéler à la suite de cette interprétation.

L’homme aux rats aime depuis dix ans sa cousine. Trois ans après la mort du père, la mère fait la marieuse : mais « ce plan de sa famille réveilla en lui un conflit : devait-il rester fidèle à son amie ou suivre les traces de son père et épouser la jeune fille qu’on lui destinait ? Et c’est ce conflit-là, conflit, au fond, entre son amour et la volonté persistante de son père  qu’il résolut en tombant malade »6 indique Freud, façon de ne pas résoudre le conflit dans la réalité, fait-il remarquer. Lacan met en valeur la pertinence de cette interprétation de Freud : « volonté persistante de son père » surprenante, à l’encontre « des faits patents », car d’une part celui-ci est mort et donc pas au courant du plan de la mère et dans les faits c’est la mère qui est l’instigatrice de ce plan. Freud reporte l’interdiction maternelle de s’engager dans les fiançailles avec la femme qu’il aime à la parole du père, touchant là une vérité plus profonde, écrit Lacan (p. 354).

C’est dans son existence de vivant, dans sa conduite, que l’homme aux rats endosse cette succession du père : il en est, dit Lacan, le « témoignage vivant. »7 « Étant lui-même le texte de cette succession, il ne peut la lire. Le discours de l’Autre, l’inconscient, c’est ce qu’il a pu appréhender de la position de son père quant au désir, son manquement aux lois de la parole, qui se lit, telle une parole, en son être, soit à tous les niveaux où elle l’a formé. » écrit Catherine Le Boulengé. (Quarto 74, p. 20) C’est en cela que l’interprétation de Freud est authentique : en référant au père l’interdit de la dame, il ouvre cette chaîne qu’ « il semble avoir devinée à son insu »8, dit Lacan, chaîne qui se révèle à la suite de cette interprétation. Il porte la parole au-delà du déchiffrage et ce n’est pas sans effet.

Une autre référence pour avancer sur cette question de la parole qui porte avec le témoignage de Héléne Bonnaud.

Héléne Bonnaud dans un exposé lors de la soirée des AE à Paris, le 19 février 2013 sur le thème « Le symptôme-itération et le corps », commente les effets de la rumeur maternelle d’un côté et ceux du hors-sens de la phrase paternelle d’autre part, en les distinguant dans leurs effets. 9

Deux issues du côté du corps et de la jouissance qui améne Héléne Bonnaud à distinguer  entre l’inconscient savoir et l’inconscient réel : La rumeur maternelle : (façon dont la mère déverse sa plainte négative sur la naissance de son enfant) va faire  trace dans l’inconscient indique t-elle et a affecté son corps en fixant la jouissance dans la zone orale: « comme ayant fait trace  de jouissance sur un bord de corps » dit-elle. L’analyse dit-elle a consisté à significantiser le message maternel, à le déchiffrer. L’intervention de l’analyste « Vous êtes une toxico » nommait ainsi une forme d’addiction, une « écriture de la pulsion qui itère, y compris donc une jouissance toujours réitérée dans la parole dans la séance analytique. » (Inconscient transférentiel)

Le hors-sens de la phrase paternelle : « Si c’est une fille, on la jettera par la fenêtre. » : aucun sens ne pouvait s’en dire. Cette phrase n’était pas refoulée : « je l’ai toujours su. » Elle n’est pas passée à la communication à l’Autre ; n’a pas pu s’hystoriser dans la dialectique du discours analysant. Cela montre la différence avec la rumeur maternelle qui a reçu une réponse dans l’inconscient transférentiel. Héléne Bonnaud le dit ainsi : « cette phrase  a été maintenue dans une zone entre refoulement et rejet et de ce fait, elle s’apparente à une forme immémoriale, avec sa forme d’irréalité, retranchée, comme un Un-tout-seul. Elle est inhistorisable. (Miller « L’esp d’un lapsus » Qaurto 90, Miller) Le Sa jeter s’est répercuté dans le corps du sujet. Depuis toujours, le sujet éprouve un sentiment de chute, de vertige. Le Sa paternel « jeter par la fenêtre » a opéré comme S1 dans le corps par pure percussion du SA dans le corps. Là ça ne s’apaise pas avec la vérité, avec le sens. Il s’agit d’une jouissance qui se produit dans le corps et qui exclut l’Autre de la vérité, qui a à voir avec l’inconscient réel.

Alors porter la parole aujourd’hui ne nous indique t-il pas une autre dimension de l’inconscient que l’inconscient savoir mais plutôt un dire qui viserait ce qui touche à la jouissance du sujet qui prend sa vie entière. Il ne s ‘agit pas du retour de refoulé, cela ne s’apaise pas avec le sens.

Une analyse est une hystoire, a structure de fiction dira Miller. Elle commence par un savoir supposé, une question sur le sens des symptômes. Alors porter la parole du côté de l’analyste ne peut-il être entendu comme porter la parole dans ce lieu même où la parole a marqué le corps par une jouissance « qui prend dans sa parenthèse la vie entière », dont on est chacun le « témoignage vivant » ? Nous en trouvons une occurrence il me semble dans le témoignage d’Analyste de l’Ecole de Danielle Lacadée-Labro à propos de l’analyse répété d’un rêve dont une vérité  faisant sens ne pouvait s’extraire et qui a été déporté radicalement de la question du sens vers un dévoilement de ce qui faisait le trou sur lequel s’était bâtie la fiction, par une intervention, une parole de l’analyste qui a isolé l’équivoque mord-mort.

Déplacement de la vérité à la jouissance ? Est-ce à entendre comme un déplacement des cures aujourd’hui ? Un déplacement interne à chaque cure ?

Pourrait-on dire que l’intervention de l’analyste porte la parole vers le point où la parole a porté sur le corps.

Pascale Rivals

 

[1] Lacan J., Écrits, Variations de la cure-type, Paris, Seuil, 1953, p. 350.

2 Ibid., p. 359.

3 Lacan J., Le phénomène lacanien, section clinique de Nice, 1947, p. 18

4 Ibid., p. 18.

5 Lacan J., Écrits, op. cit., p. 351.

6 Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 228.

7 Lacan, J., Ecrits, op. cit., p. 354.

8 Ibidem.

9 Bonnaud, H., L’itération du symptôme, du Un de jouissance, Quarto, 105, p. 34-36.

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