Commentaire de « La logique du fantasme », par Patricia Loubet

Séminaire interne
7 mars 2015

Le texte La Logique du fantasme est la trajectoire condensée du Séminaire XIV, un texte à l’écriture serrée, dense, qui draine l’expérience d’une année d’enseignement.
J’ai dégagé un terme qui balise ce texte, un terme dont Lacan fait un usage variable. Sa récurrence dans un texte aussi court, m’a frappée. Le terme en question, le vide, apparaît comme un prisme d’où s’observe une certaine trajectoire.

J’ai isolé les quatre occurrences que je rassemble ici :
1) « Notre retour à Freud heurte chacun du vide central au champ qu’il instaure ». « Vide central » ?
2) « Un vide incommode à approcher », seconde occurrence sur le vide.
3) Une troisième occurrence sur le vide apparaît qui se déplace clairement sur le concept à la fois concret et abstrait de l’objet : « c’est donc au vide qui les centre, que ces objets empruntent la fonction de cause où ils viennent pour le sujet ». Suit l’articulation au fantasme selon la formule : s barré poinçon a.
4) La dernière occurrence concernant le vide se trouve à la fin du texte, dans des termes qui le font encore varier : « (…) nous avons pu invoquer le nombre comme facteur de notre audience, pour y reconnaître ce qui suppléait à ce vide dont l’obstruction ailleurs, loin de nous céder, se réconforte à nous répondre. » Lacan ne parle-t-il pas ici très concrètement de l’invention du savoir nouveau qu’il soutient à travers ses séminaires directement issu de ce dont il traite dans le S XIV ?

Mon idée, que je soumets à la discussion, c’est qu’au travers de ces différentes occurrences sur le vide, Lacan retrace différents moments, voire différents états de l’être dans son rapport à l’existence. Ces variations sur le vide, ne sont-elles pas l’expression des rapports du sujet à l’objet a telle que l’expérience d’une cure, et en particulier son issue, permet de les appréhender ? Dans ce compte rendu du Séminaire XIV, il est question du « vrai de l’expérience », de l’expérience de la cure.

Je propose de reprendre rapidement quelques moments de ce texte afin d’ouvrir sur les questions que j’aimerais poser à Michèle Elbaz qui me pardonnera les effets « amphigouriques » que je n’ai pu éviter dans cette courte présentation !

C’est par la reprise d’un cogito revisité à l’aune du sujet divisé, que Lacan approche d’abord ce vide central. Le cogito lacanien ne disparaît pas dans l’identité de l’être a sa pensée comme le rêva Descartes. Bien plutôt obtenons-nous ici un sujet disjoint « ou je ne pense pas ou je ne suis pas ».
« Je ne suis pas », le sujet de l’inconscient y a sa substance. Un sujet que Lacan donne invocable du « je ne pense pas » en tant que le sujet s’imagine maître de son être c’est-à-dire ne pas être langage.
« Le vide central » m’apparaît se référer dans un premier temps au vide du complexe de castration c’est-à-dire à l’identification du sujet au phallus.

La première partie du cours du 11 mars 2009 de Jam « Choses de finesses en psychanalyse », adossé en partie sur les éléments de ce texte, déplie cela.
La psychanalyse conduit à mettre la pensée, la parole, dans la dépendance d’une perte, de ce qu’il n’y a pas. La vacuité se réfère à l’objet qui manque dans le sujet qui parle. « L’objet perdu de tout être qui parle dans la mesure où on met en jeu le fait que parler fait s’évanouir la référence » .
Miller rassemble les formes du sujet de l’inconscient qui émergent à la conscience, dans le dit, sous la rubrique « je ne sais pas ». C’est un point de départ dans l’analyse précise-t-il, où se produisent des transformations. Ce qui fait répétition s’interrompt, de la nécessité émerge de la possibilité c’est-à-dire que la répétition cesse de s’écrire et que par là s’ouvre dans la vie du sujet, un vide où ça n’est pas déjà écrit.
Je rapprocherais volontiers ce vide de celui mentionné par Lacan : « le vide si incommode à approcher ». Quel vide donc ? Celui produit par l’ouverture de l’inconscient, par l’ouverture de la porte donnant accès au manque qu’introduit le fait de parler. L’opération se double cependant d’un désir métonymique du manque-à-être, un désir complété d’un rapport à l’objet par le biais du fantasme.
Enchaînons : du « (…) vide si incommode à approcher » s’annonce « les chutes qui témoignent que le sujet n’est qu’effet de langage : nous les avons promues comme objet a ».
Dans ce texte, c’est « ( …) au vide qui les centre, que ces objets empruntent la fonction de cause où ils viennent pour le désir ».
Du vide du désêtre nous passons au manque-à-être, c’est-à-dire à une certaine modalité du désir donnée dans la cure et qui vise en son fond un dévoilement de l’objet a.
La troisième occurrence faite au vide dans ce texte s’accole donc à l’objet a.

Ramassons la trajectoire ainsi :
Le sujet est lesté du poids de l’objet qui produit son désêtre jusqu’à la rencontre dans l’analyse du manque-à-être qui se meut en destitution subjective. Cette destitution est obtenue dans l’expérience de la passe qui est une expérience du dévoilement de l’objet a.

Ce point est à mon sens mis en lumière dans le témoignage de passe de Michèle Elbaz tel qu’on le lit dans LCD n°87. J’aimerais d’ailleurs, si elle le veut bien, l’interroger sur un passage en particulier.
« Il y eu l’énoncé sec du fantasme autour de l’avorton avorté » comme objet, soulignant l’insuffisance foncière du sujet et sa conquête. (…) Après épuisement, la passe fut ce déplacement vers une insuffisance native – vérité à structure de fiction – à une incomplétude de structure. Il restait le pari osé de la vie» (p 92).
Avec le dévoilement de l’objet mis en valeur ici par « l’avorton avorté » qui ouvre sur le « pari osé de la vie », n’a-t-on pas l’expression même de cette formule de Lacan : « Du nihil procède la création » ?

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