Cervelles fraîches, par Victor Rodriguez

Comment aborder un texte comme celui de La direction de la cure que Lacan écrit en 1958 ? C’est toujours une question que je me pose au moment où je démarre un tel travail et qui invariablement, convoque un point d’inhibition. L’expérience de la cure et du cartel m’ont enseigné sur ce point que l’on ne peut aborder ce qui se présente comme un bloc que par la question ou par le détail qui attire notre attention et notre intérêt. C’est que la question emporte par elle-même quelque chose qui lève l’inhibition, au moins momentanément, ce qui est déjà quelque chose de remarquable.

Alors, voici le détail qui a retenu mon attention. Il s’agit de ce que Lacan évoque à propos d’un cas d’Ernest Kriss, l’homme aux cervelles fraîches [p. 598]. Cet homme est inhibé et se plaint de ne pas pouvoir publier. Lacan précise qu’il ne parvient pas à publier du fait même qu’au moment d’écrire il a l’impression que ses idées ne sont pas les siennes mais celles d’un collègue. Ernest Kriss n’est d’ailleurs pas le premier analyste de cet homme puisqu’il a rencontré auparavant Mélitta Schmideberg, la fille de Mélanie Klein. Celle-ci a entamé l’analyse de ce cas en faisant l’hypothèse du retour d’une délinquance infantile puisque dans les souvenirs infantiles que livraient le sujet, il évoquait le vol de friandises et de livres. Prenant le contre-pied, Ernest Kriss aborde cette cure sous l’angle de la doctrine de l’interprétation en vigueur dans l’IPA à ce moment là. L’analyste s’engage alors dans la cure en soutenant l’idée d’une rectification des rapports du sujet à la réalité. Aussi, quand son patient lui dit qu’il est sur le point de publier un article mais qu’il lui est impossible de le faire car il pense que ce qu’il a écrit l’est déjà dans le livre d’un collègue qu’il a consulté à la bibliothèque, la manœuvre dans laquelle se lance Kriss consiste à vérifier les dires du patient. Ernst Kriss se procure l’ouvrage et dit alors à son patient qu’il ne voit rien qui soit du plagiat dans ce qu’il a lu. Si ses idées sont tout à fait originales et différentes de celles exposées par son collègue, il note en revanche qu’il se défend d’être un plagiaire, qu’il craint de l’être alors qu’il n’en est rien. Le schéma de l’interprétation se déduit assez clairement de la manœuvre de Kriss : le sujet se défend d’écrire pour s’empêcher de voler les idées d’un autre et la direction de la cure doit être en mesure de rectifier les rapports du sujet à sa défense. Sur ce point Lacan note, avec beaucoup de malice, que Kriss analyse la défense avant la pulsion, que l’on peut résumer dans les termes de l’attrait pour les idées des autres. Il ajoute qu’il n’est pas nécessaire de tenter de faire la part des choses dans cette affaire car là n’est pas l’essentiel. Lacan souligne que l’erreur de Kriss se situe précisément là où il croit son interprétation juste. Au moment même où Kriss attend de son patient un insight qui indiquerait l’émergence d’un matériel nouveau et par voie de conséquence une interprétation réussie selon les critères de l’Ego psychologie, celui-ci lui confie que depuis quelques temps en sortant des séances, il s’attarde devant l’entrée d’un restaurant à proximité du cabinet de l’analyste dans lequel on sert des cervelles fraîches, un plat qu’il aime beaucoup ! Lacan donne à cette formation de l’inconscient un statut d’acting-out qu’il qualifie de valeur corrective et remarque que loin de confirmer l’interprétation, ce matériel indique à l’analyste qu’il se méprend. La rectification est donc attendu du côté de la position dans le transfert de l’analyste dans ce cas. L’interprétation que fait Lacan s’appuie sur les dires du patient pour noter qu’il aurait fallu lui faire entendre non pas qu’il ne vole pas, mais, au plus près de son dire, qu’il vole rien ! Interprétation qui sans se soucier du rapport à la réalité et de l’adaptation du moi, met l’accent sur la surprise en faisant surgir l’objet visé par la pulsion, le rien. La version que donne Lacan du tourment de l’homme aux cervelles fraîches se déduit de cet objet, c’est d’avoir une idée qui est impensable pour lui.

Résumons, dans ce premier temps de son enseignement, Lacan s’attache à démontrer que l’interprétation dans une analyse est à référer au symbolique et aux lois du langage qui structurent l’expérience analytique. Il rappelle avec le cas de l’homme aux cervelles fraîches que la référence à la réalité dans la direction de la cure soutient une impasse majeure qui ramène la pratique à l’exercice d’un pouvoir. Car dans le fond, la prétendue réalité n’est autre que celle de celui qui conduit le traitement. À l’opposé, Lacan ne nie pas la pulsion en jeu dans l’affaire. Il y a un « oui, c’est bien cela, vous voulez bien voler, voler rien ! ». Si défense il y a, en prenant une référence plus tardive dans l’enseignent de Lacan, on peut dire que le sujet se défend d’un réel et la fonction qu’il donne à l’interprétation est de produire du nouveau [p. 594] pas sans déranger la défense.

Pour conclure, mon attention a été attirée par l’explication que fait Lacan du cas de l’homme aux cervelles fraîches car c’est assez rare de trouver sous la plume de Lacan une explication si détaillée qui articule un propos de politique de la psychanalyse avec une analyse clinique. Et constater aussi que ce propos n’a rien perdu de sa pertinence à notre époque où bien que sous une forme très différente, il est question d’adapter l’individu à la réalité coûte que coûte.

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