« Un enfant est battu »- Exposé de Patricia Loubet du lundi 17 mars 2014

« Un enfant est battu »

 

Ce texte de Freud date de 1919 et se trouve dans « Névrose, psychose et perversion » (aux Editions Puf). Il est sous-titré : « Contribution à la connaissance des perversions sexuelles »

Pourquoi avoir choisi ce texte ?

J’ai relu ce texte dans le cadre de la préparation des dernières journées d’automne à la recherche d’une articulation entre trauma et fantasme.

Il y est plus question du fantasme que du trauma mais surtout, il y est question du père. C’est le père d’une certaine époque, celle du début du XX° siècle, un père dont il est admis que dans le cadre de l’éducation ses enfants, il puisse battre l’enfant. Le père et tous ceux qui entrent dans la série des représentants paternels comme le maître par exemple. Les temps changent ! De ce point de vue, on mesure avec cet article, un écart historique.

UEEB est un texte contemporain de « psychologie des foule et analyse du moi » où Freud avance que c’est l’identification primaire au père qui est première et non celle de la mère, on retrouve dans un UEEB que le père est, d’une façon élue, celui qui mérite l’amour. (SXVII p100)

Dans ce texte, Freud cherche à établir que le Complexe d’Œdipe est le noyau de la sexualité qui culmine en lui. Le fantasme de fustigation dont il est question tout du long, en est une des expressions les plus prégnantes. Freud compare ce fantasme aux « sédiments », à la « cicatrice » du Complexe d’Œdipe (UEEB p 233).

Freud, rappelle Lacan, se tient au plus près de ce qui se rapporte à la jouissance, comprise ici comme jouissance sexuelle. Ce texte est exemplaire en la matière, c’est pour cette raison, dit-il, que Freud « ne déconne pas » : « il est clair que rien n’est plus brulant que ce qui, du discours, fait référence à la jouissance » (S XVII p80)

C’est vraiment sur ce point que Lacan fera reposer son commentaire d’UEEB, sur la liaison que la formule du fantasme réalise entre le sujet et sa jouissance. Le parti pris de Freud est de faire du père le support de la jouissance du sujet. On prend ici la mesure que dans la théorie freudienne, « il n’y a de bonheur que du phallus (« S XVIII « le champ lacanien »)

Lacan précise pourtant que Freud extrait, sépare le phallus du père c’est-à-dire l’en distingue : « là où l’accent est mis par la théorie freudienne, c’est qu’il n’y a que le phallus à être heureux – pas le porteur dudit ». (S XVII p84)

Au final, c’est un texte sur la genèse du fantasme en tant que le père en est l’opérateur logique compris comme figure centrale du complexe d’Oedipe. Il démontre à mon sens, ce que JAM avance dans « l’Autre sans Autre » que le désir de Freud est asservi à la figure du père.

Pourtant, en deçà de cette tentative de sauver le père, Freud produit un texte incroyable, qui démontre qu’il découvre sans pour autant le fonder en raison que la vérité de la formule du fantasme « un enfant est battu » n’est pas interne à la proposition. Elle dévoile avec évidence que nous sommes les « employés du langage », « le langage nous emploi et c’est par là que cela jouit » SXVII p74

Saisir cela oblige à un détour, celui de la démonstration méthodique de Freud sur le fantasme et l’appel fait au père pour soutenir cette construction.

Le texte

Le texte s’ouvre ainsi : « La représentation fantasmatique » un enfant est battu, est avoué avec une fréquence étonnante. Soyons sensible à l’emploi du terme représentation qui pourrait paraître redondant accolé au terme fantasme. La représentation c’est l’action de replacer devant les yeux de quelqu’un. C’est une présentification, rendre quelque chose d’absent présent. L’émergence de la formule du fantasme pourrait à elle seule traduire cela. Le terme représentation insiste donc sur un aspect, sur la dimension de scène : c’est une représentation imaginaire à laquelle est connecté une phrase articulée.

L’introduction de Freud indique donc d’emblée les deux dimensions que le fantasme connecte : l’imaginaire et le symbolique.

Freud poursuit en mettant en évidence qu’à ce fantasme, sont attachés des sentiments de plaisirs, de satisfaction onanistique. Le fantasme coince l’objet a ! Cette satisfaction, Freud relève qu’elle est d’abord consentie par le sujet puis par la suite, agie « avec un caractère compulsionnel et contre son gré ». Beaucoup de réticence à l’énonciation de ce fantasme qui s’assorti de honte et de culpabilité. C’est un indicateur précieux pour la pratique !

Imaginaire :

Le souvenir de sa première apparition est incertain. On entrevoit la part de fiction sur lequel le fantasme se construit. Avant l’âge de 5 ou 6 ans il se rapporte à des faits, par exemple lorsque l’enfant a assisté à l’école à la fustigation d’autres enfants par le maître.

Puis c’est « un nombre indéterminé d’enfants » qui sont battus. Aux situations réelles de fustigation advient un nouveau support : les scénarios puisés dans la littérature, les lectures faites par l’enfant qui deviennent un ready made fantasmatique. L’enfant invente une profusion de situations et d’institutions dans lesquelles les enfants sont battus. Il y a dorénavant un usage du fantasme qui se détache de la réalité et qui produit de façon autonome, une jouissance sexuelle.

Freud est catégorique quant au fait que ce fantasme produit une « satisfaction auto-érotique voluptueuse » et vient dès lors en contradiction avec le « spectacle de scènes réelles de fustigations à l’école » perçues comme insupportable, produisant aversion. Dans les fantasmes plus raffinés des années suivantes, l’obtention du plaisir n’est qu’à condition que l’enfant battu ne subisse aucun dommage. C’est un fantasme humanisé.

Freud interroge : quelle relation existe entre l’importance du fantasme de fustigation et le rôle joué par les « châtiments corporels réels » dans l’éducation familiale de l’enfant ?

Pas de rapport à priori « les analysants « n’étaient pas élevés à coup de trique ! »

Freud poursuit assidûment son investigation, révélant ce désir de l’analyste d’en savoir un peu plus. Il ne renonce pas à une corrélation avec un vécu même s’il a déjà l’idée que les faits issus de la réalité et le fantasme ont un lien non univoque.

Qui est l’enfant battu ? : L’auteur du fantasme ? Un autre enfant ? Qui est ce qui bat ? Toujours la même réponse de ses patientes : « je n’en sais pas plus : un enfant est battu » !!

Au final, il conclut qu’un tel fantasme est mis au service de la satisfaction auto-érotique, qu’il est un trait primaire de perversion : « une des composantes de la fonction sexuelle aurait devancé les autres dans le développement (…) se serait fixée et par là soustraite aux processus ultérieurs de développement donnant un témoignage de la constitution particulière et anormale de la personne. » UEBB p221.

Cette perversion infantile peut succomber au refoulement, se substituer en formation réactionnelle ou bien se transformer en sublimation ; Quand ces processus font défaut, alors la perversion se maintient dans l’âge adulte et devient une aberration sexuelle : perversion, fétichisme, inversion. On accède ici à la manière dont Freud envisage la genèse de la perversion à partir de la perversion polymorphe de l’enfant c’est-à-dire à partir d’un « événement fixateur dans l’enfance ».

Il cherche à fonder en raison la pratique analytique à savoir : est reconnue psychanalyse correcte que l’effort analytique qui consiste à lever l’amnésie qui dissimule à l’adulte la connaissance des débuts de sa vie infantile ! (223). Il tente d’établir « une chaîne de liaison causale ».

Les fantasmes de fustigation, la jouissance sexuelle.

Fustigation, peut-être savez-vous que le terme vient de fustigare, bâtonner ; son emploi était relativement rare jusqu’au XVIIIe siècle.

Lorsque Freud se saisit de cette représentation imaginaire du fantasme de fustigation, il est sûr d’avoir « mis la main sur un phénomène typique et qui n’est assurément pas d’une espèce rare » (224)

Il décline trois temps au fantasme de fustigation situant son apparition à la fin de l’enfance, aux alentours de 2 à 5 ans. C’est un résultat terminal plutôt qu’une manifestation initiale (p 224)

Le développement historique des fantasmes de fustigation n’est pas simple : la plupart de leurs aspects sont plus d’une fois changés. Il s’agit de transformations, indique Freud, de différentes phases, il en distingue donc, trois :

  1. Le père bat l’enfant
  2. Je suis battue par le père
  3. Le père bat l’enfant haï par moi

Notons que contrairement à ces trois phases, le titre de l’article « un enfant est battu » ne donne aucune caractéristique sur celui qui est battu ni même sur celui qui bat !

D’ailleurs, le commentaire que Lacan fera de ce texte ne portera à proprement parler que sur cette formule. « C’est bien une proposition qui fait tout le fantasme. Pouvons-nous l’affecter de quoique ce soit qui se désigne du terme de vrai ou de faux » (SXVII p73).

Dans les premières pages de son article, Freud s’en tient à ce « quelque chose d’indéterminé ». Il interroge méthodiquement ses patient mais il n’obtient aucun renseignement capable de donner des précisions sur la vérité qu’il cherche à obtenir : qui est battu et qui est-ce qui bat ? Il se désole, en témoigne sincèrement notant que pour ses patients la chose semble indifférente à déterminer ».

Resserrant son étude des fantasmes de fustigations à deux de ses patientes, il s’autorise, semble-t-il de leurs dires pour faire entrer le père en scène qui devient l’opérateur logique du fantasme de fustigation. Mais on hésite à la lecture du texte à voir cette intervention du père comme un forçage induit par Freud lui-même : « On ne voit donc pas clairement tout d’abord, qui est la personne qui bat », « cette personne adulte est indéterminée. Elle pourra par la suite être reconnue de façon claire et univoque comme étant le père ».

Alors que jusque là il tâtonne, doute, cherche, interroge rigoureusement (ses patients en particulier), le père est soudainement reconnu de façon « claire et univoque ». Freud commence alors la déclinaison en 3 temps du fantasme, cherchant clairement à faire entrer ce fantasme dans le mythe œdipien.

Le père ou l’Autre ?

Allons droit au but : Lacan ne s’attache pas à la personne du père dans son commentaire. Il est indifférent que ce soit le père ou un autre. En revanche, le point central de sa démonstration concerne le fait que cet être anonyme à belle et bien une fonction, celle de donner sa place à la jouissance (p74).

Grace aux élaborations relatives aux concepts de jouissance et de grand Autre, Lacan va donner du relief à la formule du fantasme isolée par Freud. Là où Freud avance le père afin que cela soit raccord avec le complexe d’œdipe, Lacan l’englobe dans l’Autre avec un grand A. « qu’est ce qui a un corps et qui n’existe pas ? Réponse – le grand Autre. » (S XVII p74)

Quelle est l’idée de Lacan ? Lorsqu’il commente, dans le S XVII le texte de Freud, sa démonstration fulgurante, tient en deux pages et s’inscrit dans le droit fil de ce qu’il traitait l’année précédente dans le S XVI : « D’un Autre à l’autre » (du grand Autre au petit autre). Il étudie, élabore la jouissance dans le rapport à l’Autre dans la névrose, la psychose et la perversion. « il fait de la clinique » dit Jam ( cours n°4 p 14) « une clinique dominée par le rapport de la jouissance au grand Autre, par le rapport à la jouissance de l’Autre.

UEEB est, sur cette question, un support remarquable. Comment procède-t-il ?

Il va se dégager de la temporalité que Freud induit dans sa construction en trois temps. Il se dégage également de cette visée développementale visible notamment dans l’effort de Freud de comprendre les différentes permutations entre l’auteur du fantasme, son objet, son contenu et sa signification.

Retournons un instant au texte freudien :

Freud explique les transformations entre la phase 1 « le père bat l’enfant » et la phase 2 « je suis battue par le père » par l’immixtion dans le fantasme de fustigation, d’une jouissance intense à caractère masochiste (ce dont rend compte la formule « je suis battue »).

La personne qui bat est bien demeurée celle du père mais l’enfant battu a changé, il s’agit de l’enfant auteur du fantasme.

Freud précise en outre que cette seconde phase est la plus lourde de conséquences mais qu’en un certain sens, elle n’a jamais eu d’existence réelle. « Elle n’est en aucun cas remémorée, elle n’a jamais porté son contenu jusqu’au devenir conscient. Elle est une construction de l’analyse mais n’en est pas moins une nécessité » (UEEB p225) Freud explique cela par le fait que cette phase 2 est le fruit du refoulement du désir incestueux d’être aimé par le père. Voilà le fameux noyau du Complexe d’Œdipe inhérent au fantasme de fustigation. Le fantasme porte une signification génitale que masque la formule « être battue par le père »

En clair, la phase 1 est remémorée dans l’analyse, la seconde reste inconscient.

Symbolique

L’inconscient, dit Lacan dans le S XVII, ne s’articule pas en première personne : le sujet reçoit son message sous sa forme inversée. Familiarisés avec cette proposition depuis le S III, on pourrait s’étonner de sa reprise dans l’analyse d’UEEB.

L’inconscient ne s’articule pas en première personne, il est plutôt au poste de commande de ce qui interprète la jouissance de l’Autre. Ici, la jouissance de l’Autre est entendue sous la formule « tu me bats » c’est-à-dire que le père jouisse de battre l’enfant. Cette proposition n’arrive pas au sujet sous cette forme mais sous forme inversée « je suis battue ». Elle conjoint, dit Lacan, la jouissance de l’Autre avec la jouissance du sujet. Cette seconde formule « je suis battue », sur ce point Lacan reprend Freud, n’est jamais substantialisée par le souvenir. Elle est en effet une construction de l’analyse puisqu’elle touche à ce que le sujet peut apprendre concernant son fantasme, ça explique la difficulté à mettre la main dessus.

N’en demeure pas moins que le sujet fait de cette phrase reçue depuis l’inconscient interprétant la jouissance de l’Autre, le support de son fantasme.

L’analyse, géniale, de Lacan se termine par cette donnée relativement vertigineuse lorsqu’on y songe que « le langage nous emploi ». A entendre comme « c’est nous qui sommes ses employés » plutôt que nous qui l’employons. Et c’est par là que cela jouit !

Avec Lacan, le père n’est en définitive qu’un support comme un autre connectant le sujet à la jouissance de l’Autre, jouissance que l’appareil langagier interprète, le restituant au sujet sous sa forme inversée. Le sujet fait de cette formule le support de son fantasme.

Ce qui fait du texte freudien un texte visionnaire, c’est d’avoir compris que le sujet est divisé par sa jouissance et qu’il est l’employé du langage ! Il est parlé plus qu’il ne parle !

Patricia Loubet

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