« Nom du père » et « figure de la loi » Qu’est-ce qu’un père ? Ou l’invention du père de la loi. Par Jean-Paul Paillas.

Qu’est-ce qu’un père ? C’est une question de Freud, et relier nom du père et figure de la loi, cela ne paraît que repousser la question, qu’est-ce que la loi ? C’est avec les apports de l’anthropologie structuraliste et l’étude des lois du langage que Lacan semble y répondre, et s’il y avait là de l’invention. Je consacrerai la première partie de mon exposé à resituer ces apports de champs autres que la psychanalyse qui reste pourtant l’enjeu.

 « C’est dans le nom du père qu’il nous faut reconnaître le support de la fonction symbolique qui, depuis l’orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi. »

 Cette citation de Lacan est extraitede «Fonction et champ de la parole et du langage » [p.278], en 1953, alors que les sociétés de psychanalyse connaissaient de graves dissensions, il prône le retour à Freud, qu’il ne cessera de le mettre en œuvre : soit l’étude des fondements conceptuels d’une pratique, « dégager des notions qui s’amortissent d’un usage de la routine, le sens qu’elles retrouvent tant d’un retour sur leur histoire que d’une réflexion sur leurs fondements subjectifs ». Il s’agit d’une pratique de la parole, dans ses articulations subjectives, à l’époque « intersubjectivité ». [note introductive de 1966 ]

Dans le deuxième chapitre de « Fonction et champ », « Symbole et langage comme structure et limite du champ psychanalytique », vient la fonction du nom du père, ce n’est donc pas comme recette, comme solution universelle, même si le nom du père est introduit par les références anthropologiques et historiques.

 Lacan écrira aussi hystoire avec un « y», prenant appui sur la rencontre de Freud avec l’hystérique, il s’agit du passage de l’énonciation par le désir de l’Autre, il a utilisé cette orthographe pour parler de la propre production d’un analyste, dans le séminaire XI. Il tire les conséquences de son travail préalable de privilégier l’histoire des concepts fondamentaux à l’Histoire avec un grand H.

 Les incidences structuralistes sur le retour à Freud. La loi est-elle la structure ?

Parmi de nombreuses références historiques dans « Fonction et champ », précédant Lévy-Strauss, il y a le Tiers-Livre, ouvrage de Rabelais. Un fait de culture, est aussi mentionné, le facteur c qui va conditionner le sort fait au discours psychanalytique par les migrants au États-Unis ; cette mention  constitue un autre écart d’avec le structuralisme.

Néanmoins, c’est par la structure que Lacan nous introduit à la loi, puis au désir, et au père. Les éléments de structure, de régularité en rapport avec logique langagière se retrouvent avec les formations de l’inconscient freudien, le rêve, le symptôme, le mot d’esprit :

– le rêve a la structure d’une phrase [p. 267], ou plutôt « d’un rébus, c’est-à-dire d’une écriture, dont le rêve de l’enfant représenterait l’idéographie primordiale, et qui chez l’adulte reproduit l’emploi phonétique et symbolique à la fois des éléments signifiants, que l’on retrouve aussi bien dans les écritures de l’ancienne Égypte que dans les caractères de la Chine contemporaine. L’important dans le rêve c’est la rhétorique. Elle permet de lire les intentions dont le sujet module son discours onirique. À travers la possibilité que le rêve soit l’expression d’un désir, y compris celui de contredire l’analyste sur ce point, Lacan déduit que le désir de l’homme c’est le désir de l’autre, il en est ainsi quand une analyse s’engage avec des rêves de transfert ;

– le symptôme, dont le texte sera retrouvé et parcouru par la voie de l’association libre, remontant jusqu’à l’émergence d’une parole subjective, répondant aux conditions de structure du langage qui la délivre comme vérité ;

– le mot d’esprit, par lequel Freud démontre avec finesse l’effet de l’inconscient.

Cependant dans une analyse, l’opération de mise à jour d’un ressort de ces formations de l’inconscient, un effet de vérité, n’est jamais que fugace, et l’esprit qui tombe un masque en reprend un plus trompeur, il est toujours ailleurs.

 Le sujet lacanien, comme le freudien est ailleurs, ailleurs que du côté de la vérité du signifié, il est sujet du signifiant. Quand Lacan s’intéresse à Schreber [1955-6] et à l’absence de la métaphore paternelle, comme il l’énonce plus tard à propos de la Jeunesse de Gide [1958], il ne s’agit pas de psychanalyse appliquée, la seule application de la psychanalyse étant réservée au « traitement, et donc à un sujet qui parle et qui entende ». Il ne s’agit que de méthode psychanalytique [p. 747 des Ecrits, Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir] lacanienne et structuraliste, elle procède « au déchiffrage des signifiants sans égard pour aucune forme d’existence présupposée du signifié. »

 Tout homme est soumis au langage, la loi de l’homme est la loi du langage, et c’est ainsi que Lacan peut soutenir, que nul n’est censé ignorer la loi. Cela implique la distinction du signifiant en tant que tel.

Pour en faire du langage, un mot devient symbole achevé, quand il est libéré de son usage hinc et nunc. En tant uqe qualité sonore, matière, le mot est présence, mais à la condition que sévanouïssse son être matériel, qu’il se présente avec la permanence du concept, il devient alors symbole. Cette absence supportée par le mot, vient à se nommer dans le jeu de l’enfant avec la bobine, « o », « a ». C’est aussi de cela qu’il s’agit avec la constitution d’une trace écrite. « C’est le monde des mots qui crée le monde des choses ».

 Cet ordonnancement du monde à partir d’unités élémentaires, trouve sa correspondance et son déploiement dans les faits ethnographiques. Les créations ludiques infantiles sont riches à l’instar de variations des mythes et rites des sociétés. En 1953, le structuralisme prend son essor, la repérage des mythes et des modes d’organisation sociaux, permet de situer à l’échelle universelle des lois de structuration des systèmes d’alliance et de parenté procédant de la même logique combinatoire du langage. Les structures élémentaires de la parenté sont lisibles. Ainsi, le mythe d’Œdipe est une variante répondant à l’exogamie et au tabou de l’inceste, repérés par Claude Lévy-Strauss. Pour Lacan [p. 277] : « La Loi primordiale est donc celle qui en réglant l’alliance super­pose le règne de la culture au règne de la nature livré à la loi de l’accouplement. L’interdit de l’inceste n’en est que le pivot sub­jectif », des ravages peuvent se produire, en cas de filiation falsifiée, de confusion de générations.

« Cette loi se fait donc suffisamment connaître comme identique à un ordre de langage. Car nul pouvoir sans les nominations de la parenté n’est à portée d’instituer l’ordre des préférences et des tabous qui nouent et tressent à travers les générations le fil des lignées. »

Ce tresssage des générations par des identifications symboliques ne va pas sans discordance. « Même en effet représentée par une seule personne, la fonction paternelle concentre en elle des relations imaginaires et réelles, toujours plus ou moins inadéquates à la relation symbolique qui la constitue essentiellement. » [p. 278]

Ce nom du père, « support de la fonction symbolique qui depuis l’orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi » ne va pas sans accident. « Cette conception nous permet de distinguer clairement dans l’analyse d’un cas les effets inconscients de cette fonction d’avec les relations narcissiques, voire d’avec les relations réelles que le sujet soutient avec l’image et l’action de la personne qui l’incarne, et il en résulte un mode de compréhension qui va à retentir dans la conduite même des inter­ventions». [p. 278]

Les registres de la sujectivité ; les registres du père symbolique, imaginaire, réel ?

Narcissisme, à cette époque, réfère pour Lacan au stade du miroir et à l’imaginaire ; mais il y a « des relations, des actions » cependant dites réelles qui ne relèvent donc pas toutes de l’imaginaire.

La clinique psychanalytique de l’enfant, permet de répérer comment la participation du sujet et du père interviennent selon plusieurs occurrences, qui effectivement intéressant aussi le registre réel.

Le registre symbolique parait le plus sûrement intéressé par le nom du père.

La nomination dont fait mention Lacan concerne explicitement la dation des noms ; avec plusieurs niveaux qui se retrouvent aussi bien dans des organisations totémiques que dans certaines confréries :
– les règles de transmission traditionnelle à la nouvelle génération,
– le nom propre lui-même,
– le lien de parenté entre la personne qui donne le nom et celui qui le reçoit.

Cependant la clinique montre que l’accomplissement d’un rite ou l’exécution d’une règle n’est pas le  garant de l’inscription du sujet, de sa structuration dans un rapport à l’Autre durablement réglé.

La proposition de Lacan sur le nom du père, relève de la fonction symbolique, par une identification, qui est avant tout une identification au signifiant, et il restera sur cette veine jusque dans le séminaire sur l’identification, même si elle prend appui sur le caractère concret du trait dans un processus d’écriture. Dans le texte de 1953, le nom du père, s’écrit sans majuscule, support d’une fonction, mais par le truchement d’une identification de la personne du père, à la figure de la loi. Il s’agit d’une figure incarnée. Cela persistera tout au long de son enseignement, même si la pluralisation des noms du pères permettra d’appeler père aussi bien un usage en position symptomatique de nouer les trois registres R, S, I.

La figure de la loi, c’est aussi un signifié, de l’imaginaire, des attributs associés à des images ou des marques (le cas échéant des masques) d’une personne. Par exemple, tel insigne de virilité, d’un costume, attributif distinctif totémique, autant de représentations qui concernent le rapport à l’image.

Nous pouvons retrouver notamment par la référence à deux textes de Lacan antérieurs à «  Fonction et champ », ce registre imaginaire : dans les complexes familiaux dans la formation de l’individu [réunion de deux articles de 1938, La famille: le complexe, facteur concret de la psychologie familiale. Les complexes familiaux en pathologie]. Ces complexes au nombre de trois, se caractérisent par la dominance de facteurs culturels, un objet auquel il est référé par une identification, ainsi qu’une imago. Le complexe, n’excluant pas que le sujet en ait conscience, se présente essentiellement comme un facteur inconscient, qui se révèle sous forme d’effets psychiques qui amènent à admettre comme élément fondamental la représentation inconsciente désignée sous le nom d’imago [p.29]. Les trois complexes sont : le sevrage relatif à l’imago maternelle et à l’idée de mort, l’intrusion et l’Œdipe.

Le complexe d’intrusion, concerne les ravages produits sur un aîné par l’arrivée d’un cadet. Dans ce passage sur l’intrusion Lacan reprend son stade du miroir : ce qui fait l’objet de l’imago, c’est le semblable. La jalousie fonctionne comme archétype des sentiments sociaux. JAM dans son cours Les réponses du réel [1983-84] : « Si on voulait dépiauter ce complexe de l’intrusion, on verrait ce que ça met déjà en place du rapport imaginaire à l’autre, et on verrait en même temps appelé, par le manque constatable, le concept de l’Autre, pour fonder l’accord au-delà de la concurrence. »

 Le réel

Ce sera en tant qu’objet imaginaire que le père apparaît pour l’enfant, quand est mise en fontion la matéphore, qui vient suite à l’absence de la mère et à son désir, lui donner un signifié, et une place, ceux d’objet phallique de la mère. C’est en tant qu’agent réel que le père opère pour la mise en place de la castration symbolique : alors, la mère accède au statut de phallus symbolique pour le père, objet de valeur et d’échange et elle-même susceptible de don. Lacan reprend cela dans le séminaire IV sur la relation d’objet [1956-57]. Cependant le processus est complet, quand le complexe d’Œdipe est dépassé, pour cela il y faut que l’intervention du père en tant qu’agent réel, mais aussi soutenant la référence au père symbolique, c’est-à-dire à celui qui n’existe pas : le père de la loi, qui fait retour par les mythes, aussi bien ceux de Totem et tabou, du meurtre de Moïse par son peuple, que le mythe du Christ cruficié. Les variantes du père mort sont nécéssitées pour Freud par la culpabilité originelle dont l’humain porte la marque ; pour Lacan, plus tard dans son enseignement par le ratage et la répétition inhérents à toute rencontre du réel avec l’Autre.

Autrement dit, un père du nom, même désigné comme tel par la mère, ne suffit pas, il faut un père qu’y est pour quelque chose dans la jouissance de la mère ; un père n’a jamais rencontré le père de la loi, celui qui ne peut être représenté que mythiquement, il faut donc au moins une personne qui accepte de porter les insignes de ce père symbolique, donc à ce titre le pénis. C’est notamment ce que nous apprend le cas du petit Hans, qui ne manquait de rien, mais dont la mère de paraissait pas connaître les assiduités du lit conjugal.

 La logique subjective – « l’orée des temps historiques » est aussi à prendre à l’échelle d’un sujet.

L’anthropologie structurale permet à Lacan de rendre compte des romans familiaux de névrosés, tels l’Homme aux rats ou le petit Hans, par le maniement de la combinatoire d’unités signifiantes de chaque cas. Dans l’analyse du cas de Dora, il montre que le cheminement de la dialectique et du rapport à la vérité, ne peuvent relever du seul rapport au grand Autre, mais qu’il s’agit :

– non seulement d’une rectification subjective, obtenue par Freud dans le maniement du transfert, de Dora qui passe à une parole pleine, à deux reprises, mais qui échoue sur un troisième renversemnt dialectique ;

– mais aussi de rapports dits paradoxaux de la parole subjective au langage, dans la psychose et la névrose où les sujets sont parlés par l’Autre, dans un ressort différent de ce que chacun substitue à la réalité.

Dans le cas du névrotique, c’est le fantasme qui supplée à la réalité.

L’Autre qui parle tout sujet, trouve une forme ultime sous les espèces du discours de la science tendant à objectiver l’homme sous les auspices d’un déteminisme intégral, comme énoncé par Lévy-Strauss à propos de la pensée magique. Pour se tirer de cette impasse, [Lacan p. 282] le sujet passe à, je cite, « une fausse communication », sans subjectivité, qui méconnaît « le sens particulier de sa vie ». D’où la responsabilité redoutable des psychanalystes, « quand nous lui apportons, avec les manipulations mythiques de notre doctrine, une occasion supplémentaire de s’aliéner, dans la trinité décom­posée de l’ego, du superego et de l’id, par exemple.

Lacan dénonce aussi le mur de langage que crée ceux qui poussent à verbaliser. Il ne s’agit  aucunement de tentative de restauration d’un ordre symbolique paternel, mais de trouver avec chaque sujet les ressorts d’une parole pleine ; l’acte de l’analyste intervient par le silence dans un discours car le langage est aussi corps, la scansion et la coupure de la séance. Là où dans « Mythes et rites » [1956], Lévy Strauss en venait à s’intéresser aux rites en tant qu’actes et expériences sensorielles, et non plus seulement aux mythes pour leurs occurences symboliques structurées, Lacan continuera de mettre à jour les ressorts de la structure, c’est-dire du langage, mais avec l’idée que chaque sujet y joue une partie singulière.

 Suite à l’apport conceptuel de Lacan à l’époque de « Fonction et champ », une analyse, en tant qu’expérience singulière, d’un sujet, ne peut se conclure selon une obligation qui vaille pour tous. Les sociétés les plus organisées, inventent des rites et des formes d’échanges, qui valent comme généralité, mais ne permettent pas de rendre compte des choix singuliers de ceux qui les composent ; en ce qui concerne le sujet, et notamment l’enfant, il doit s’inventer une réponse tenant compte du père qu’il rencontre. Le Père symbolique, il ne vaut que comme invention, il appartient au sujet, invention qui lui permet de se confectionner un nom-du-père, le cas échéant névrotique, qui lui permet d’y faire avec ses parents, sa famille, à l’instar du petit Hans dont le père réel est allé rencontrer Freud, tenant lieu de père symbolique ; ou encore de Dora qui après un troisième retournement dialectique, quitte Freud au moment où la question de l’identication au père, et donc homosexuelle, est mise à jour. L’arrimage d’une femme à la signification phallique peut persister, sa jouissance féminine répond à un autre logique, que Lacan formulera bien plus tard, comme celle du pas-tout.

 C’est la psychanalyse didactique qui était le point de départ de Lacan dans « Fonction et champ ». Nous savons qu’une analyse est requise de celui qui s’autorise psychanalyste de lui-même et de quelques autres dans l’orientation lacanienne. J-A Miller écrira dans son cours [en 83-84], « Des réponses du réel » : « Si l’analyste relevait de l’universel, il n’y aurait pas de raison de ne pas admettre le mode d’organisation de l’Internationale, c’est-à-dire un mode fondé sur le père mort […] le mode d’organisation que Lacan a essayé est lié à sa conception même de la position de l’analyste et de sa pratique au niveau des réponses du réel – pratique qui répond à une logique du pas-tout. »

 Quand Jacques Lacan fait état des différentes manières de sevrer un nourrisson, ou de contracter un mariage, ces références anthropologiques « servent à démontrer qu’ici, il n’y a pas de rapport avec [l’]objet ». Pas de rapport, « Lacan dira plus tard qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ça veut dire que ce n’est pas écrit. » […] « Il y a place pour l’invention symbolique précisément parce que rien n’est écrit à cette place. » [ibid.]

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