Résumé de l’intervention de Francis Ratier, par Aline Beaudou

–       17 mars 2014 –  Lecture par Aline BEAUDOU

de l’article de Lacan sur lequel F. Ratier s’est appuyé dans son exposé du 10 février 2014 sur 

Le déclin de l’imago paternelle

 

Lors de l’atelier du 10 février 2014, F. Ratier avait choisi pour thème de son intervention, le Déclin de l’imago paternelle,  expression utilisée par Lacan dans un texte intitulé « les complexes familiaux dans la formation de l’individu » daté de 1938 (ce texte avait été publié dans l’un des volumes de l’encyclopédie française, dans une partie portant sur la famille et figure maintenant dans Autres écrits).

Dès l’introduction, intitulée L’institution familiale, Lacan précise bien que : « La famille humaine est une institution », à laquelle l’analyse psychologique doit s’adapter. Elle ne peut se réduire, comme certains le pensent, à un fait biologique ou à un élément théorique de la société.  Certes, du fait du rôle qu’elle joue dans la formation psychique du tout petit enfant, la famille transmet des structures de comportement et de représentation largement inconscientes, qui, de ce fait, peuvent sembler innées. Cela donne ainsi l’illusion d’une hérédité psychologique et amène à majorer l’importance du biologique (cf. la réaction de Ryoata dans « Tel père tel fils »). Quant aux théories de la famille, elles se fondent sur l’observation des sociétés animales et comme toutes les configurations y sont représentées, ces observations confortent aussi bien les arguments de ceux qui voudraient modifier l’ordre social existant que de ceux qui le veulent intangible.

Mais justement, l’ordre humain se définit de ce qu’il n’est pas naturel, de ce qu’il n’y a pas d’instinct pour guider l’homme vers ce qui pourrait le satisfaire. C’est donc la culture qui vient se substituer à cette défaillance de la nature.

Lacan recense trois façons pour l’être humain de suppléer au manque d’instinct :

–     le mythe, que ce soit le mythe individuel du névrosé ou le mythe collectif du groupe social

–     le fantasme

–     le complexe

Dans cet article, Lacan traite du complexe et l’intervention de F. Ratier portait plus précisément sur la première des deux parties de cet article, intitulée : le complexe, facteur concret de la psychologie familiale (la 2e porte sur les complexes familiaux en pathologie).

Lacan présente le complexe comme ce qui fixe les réactions corporelles, émotives et comportementales du sujet, face à la réalité vécue à un moment donné de son développement psychique, au point qu’il les répétera dans des expériences ultérieures qui exigeraient souvent une autre perception de la réalité. Le complexe peut donc être autant une solution qu’une forme de conditionnement. A la différence de l’instinct qui est le même pour toute l’espèce, la « solution » qu’il représente prend des formes différentes selon la culture, selon les configurations familiales et selon la place de chacun dans cette configuration.

Pour Lacan qui n’a pas une approche développementaliste, la vie d’un sujet correspond à une succession de crises dialectiques qui surgissent en face des contradictions rencontrées, du fait notamment que le psychisme se construit à travers deux processus opposés, celui des identifications successives et celui de la différenciation. Contrairement à l’instinct qui est inné, le complexe témoigne de la construction par chaque individu d’une solution pour surmonter les contradictions qu’il rencontre. Dans cette construction orientée par la quête des objets qui nous intéressent, donc par la libido, les imagos jouent un rôle essentiel dans le processus identification / différenciation.

Lacan en distingue cinq : l’imago du corps maternel, l’imago du corps morcelé, l’imago du corps propre, l’imago du frère rival, qu’il appelle aussi l’imago du semblable, enfin l’imago du père.

Ce qui nous intéresse dans l’histoire de chacun, ce sont précisément ces moments où il y a eu rencontre avec une imago et invention d’une solution pour surmonter la crise dialectique ainsi engendrée.

Lacan distingue 3 complexes où des imagos joue un rôle fondamental dans le cadre familial et qui déterminent chacun un certain rapport à la réalité :

–     Le complexe de sevrage

–     Le complexe d’intrusion

–     Le complexe d’Œdipe

Dans le complexe de sevrage, c’est l’imago maternelle qui est en jeu. A ce moment du développement où il n’y a ni reconnaissance du corps propre, ni notion de ce qui lui serait extérieur, le tout petit enfant est confronté à une relation nourricière de type parasitaire, où, en même temps qu’il absorbe l’Autre, il est absorbé par lui.

La première crise dialectique se pose donc en termes d’acceptation ou de refus du sevrage, même si, en l’absence d’un moi constitué, il ne s’agit pas d’un choix à proprement parler. C’est d’ailleurs ce drame du sevrage que le sujet rejouera dans le jeu de l’objet qu’il rejette puis récupère, pour en devenir acteur au lieu de le subir.

La sublimation de cette imago est nécessaire pour que de nouveaux rapports s’introduisent avec le groupe social, sinon  le sujet restera parasité par un désir mortifère de retour au sein de la mère, comme le montre un certain nombre de suicides non violents tels que l’anorexie ou les toxicomanies, mais aussi toutes sortes d’utopies visant l’harmonie universelle, la fusion affective, voire la tutelle totalitariste, qui sont autant de nostalgies du paradis perdu d’avant la naissance. L’abandon des « sécurités liées à l’économie domestique », que Lacan assimile à une répétition du sevrage, est ce qui permet de liquider le complexe. « Tout achèvement de la personnalité exige ce nouveau sevrage » dit Lacan.

Le complexe de l’intrusion, que Lacan appelle aussi le complexe fraternel, c’est  l’expérience que réalise le sujet primitif à l’arrivée d’un rival dans la famille. Il variera selon les cultures et l’extension qu’elles donnent  au groupe familial, mais aussi selon la position dans l’ordre de naissance, ou encore selon l’âge du sujet à l’arrivée de l’intrus, contrairement là encore à l’instinct qui est rigide et indépendant des variations de situation.

L’imago en question cette fois, c’est l’imago de l’autre, du petit autre, l’imago du semblable.

Déjà, entre 6 et 24 mois, on peut observer, chez l’enfant confronté à un autre enfant du même âge, une ébauche de « reconnaissance d’un rival », avec lequel semble s’établir une forme de communication, marquée par une alternance de gestes et de postures qui se répondent. Mais ce rival est un double et non véritablement autrui. « La perception de l’activité d’autrui ne suffit pas à rompre l’isolement affectif du sujet ». Le sujet ne se distingue pas de l’image du semblable. Il se confond avec elle.

C’est cet autre que l’enfant croit percevoir lorsqu’il découvre son image dans le miroir, avant de comprendre qu’il s’agit de lui-même. A ce stade, il passe d’une appréhension de son corps comme morcelé, à une image qui lui donne son unité, l’imago du corps propre. Il ne peut se reconnaitre comme totalité qu’en s’identifiant à cette image dans le miroir. Mais son image dans le miroir est toujours à la place de l’autre, d’où l’identification de soi à l’autre et de l’autre à soi dans le narcissisme et la concurrence.

A l’arrivée traumatisante d’un frère ou d’une sœur, le sujet « engagé dans la jalousie par identification », va se trouver confronté à une nouvelle crise dialectique. «Le moi se constitue en même temps que l’autrui dans le drame de la jalousie », dit Lacan. Ou bien il régresse vers l’objet maternel, nie le réel de cette intrusion et veut la destruction de l’autre, ou bien il reconnaît l’autre, avec lequel il peut lutter ou pactiser et alors il « trouve à la fois l’autrui et l’objet socialisé ». « C’est par le semblable que l’objet comme le moi se réalise ». De la façon dont se résout le complexe fraternel découlent donc les différentes modalités de relation à l’autre.

Le complexe d’Œdipe c’est celui que Freud découvre en premier dans l’analyse des névroses et qui lui permet de conceptualiser la notion même de complexe, qui sera ensuite rétro-projetée dans les 2 précédents. Lacan en propose dans cet article une révision, dont il dit qu’elle va lui permettre de resituer la famille paternaliste dans les évolutions de l’histoire et d’éclairer ce qu’il appelle « la névrose contemporaine ».

Dans la conception habituelle du complexe d’Œdipe, la contradiction en jeu est celle qui oppose l’orientation des pulsions génitales de l’enfant vers le parent du sexe opposé et l’obstacle que représente le parent du même sexe, qui devient à la fois « l’agent de l’interdiction sexuelle et l’exemple de sa transgression ». La crise œdipienne se résout, d’une part, dans le refoulement de la tendance sexuelle jusqu’à la puberté, d’autre part, dans la sublimation de l’image parentale et l’identification à cette image, qui déterminera le sexe psychique. Ce double processus inscrit dans le psychisme deux instances, le surmoi lié à la répression des pulsions sexuelles et à leur refoulement et l’idéal du moi lié à leur sublimation et à la promesse d’une jouissance différée.

« L’objet de l’identification n’est donc pas l’objet du désir mais celui qui s’y oppose dans le triangle œdipien », autant du fait de la menace qu’il représente pour le sujet que de l’admiration qu’il lui inspire en transgressant l’interdit qu’il impose.

Mais Lacan fait remarquer que ce processus qui va du désir œdipien à sa répression, via le complexe de castration, vaut surtout pour le garçon, car la menace de mutilation ne peut servir qu’à « châtrer un mâle ». D’ailleurs le tabou de l’inceste porte essentiellement sur la mère dans les cultures primitives, au point que Frazer y voit la loi primordiale de l’humanité.

C’est là que commence la révision du complexe que Lacan a annoncée. En se référant au complexe de sevrage, il rappelle que la mère est le premier objet d’amour pour la fille comme pour le garçon. Le désir œdipien est d’autant plus vif chez le garçon qu’il réactive ses premières orientations, alors qu’il détourne la petite fille de ce premier objet d’amour en l’orientant vers un nouvel objet de désir, sans que, du fait de son destin biologique, elle soit obligée de renier son premier objet d’identification. La puissance du complexe en est donc atténuée pour elle. Quant au complexe de castration, il ne dépend pas, nous dit-il, du sexe du sujet, ni même de la menace de l’adulte. Il représente plutôt « la défense que le moi narcissique, identifié à son double spéculaire, oppose au renouveau d’angoisse …  causé moins par l’irruption du désir génital dans le sujet que par l’objet qu’il réactualise, à savoir la mère ». « A l’angoisse réveillée par cet objet, le sujet répond en reproduisant le rejet masochiste par où il a surmonté sa perte primordiale, mais il l’opère selon la structure (génitale) qu’il a acquise, c’est-à-dire dans une localisation imaginaire de la tendance ». Le complexe de castration est ainsi réduit par Lacan à un pur fantasme. Mais ce fantasme n’en est pas moins la forme radicale que prennent les contre-pulsions pour constituer le noyau le plus archaïque du Surmoi.

Dans les deux cas, c’est le père, au moins en théorie, qui vient interdire à l’enfant de retomber dans le désir archaïque de la mère et à la mère de ré-ingérer son enfant, interdiction qui sous l’effet du refoulement tombe dans l’inconscient du sujet. C’est lui aussi qui s’affirme en même temps comme transgresseur de l’interdit qu’il pose, puisque, lui, s’autorise à jouir de la mère.

Cette double fonction du père est structurante pour les deux sexes. C’est l’imago paternelle, nous dit Lacan, qui donne « à la fonction de sublimation sa forme la plus éminente ».

En effet, l’identification à l’imago maternelle est une régression aux identifications primordiales négatives pour les deux sexes.

Chez le garçon, elle « s’oppose à l’attitude d’extériorisation conforme à l’activité du mâle » nous dit Lacan (c’est bien rendu dans le film « Les garçons et Guillaume à table »).

Chez la fille, elle a pour effet, sur le versant répression de la sexualité, une réactivation des imagos du corps morcelé que l’on peut percevoir dans l’hystérie, et sur le versant sublimation de l’imago maternelle, « le sentiment de répulsion pour sa déchéance et le souci systématique pour l’image spéculaire ».

Au contraire, l’imago paternelle « polarise dans les deux sexes les formes les plus parfaites de l’idéal du moi, l’idéal viril chez le garçon, chez la fille l’idéal virginal ».

Mais la force de cette imago repose sur la jonction, l’association des deux fonctions, de répression et de sublimation. Et cela est le propre des sociétés patriarcales. Dans les sociétés matriarcales, les deux fonctions sont dissociées, l’une est assumée par l’oncle maternel, l’autre par le père. La conséquence est, certes, que, selon l’ethnologue Malinovski, il n’y aurait pas de névrose dans ces sociétés, mais, nous dit Lacan, il n’y a pas non plus de créativité. « L’élan de la sublimation y est dominée par la répression sociale », d’où « la stagnation des groupes primitifs ». C’est aux peuples patriarcaux que l’on doit « les exigences de la personne et l’universalisation des idéaux ».

Or de nos jours, les effets du progrès social (engendré justement par les activités liées à la sublimation des pulsions sexuelles) et le relâchement du lien familial, lié précisément aux exigences de la personne, entrainent le déclin de l’imago paternelle. Ce déclin, Lacan l’attribue à une carence du père, « absent, humilié, divisé » et il le rend responsable d’une crise psychologique qu’il nomme « la grande névrose contemporaine », qui expliquerait justement la naissance de la psychanalyse.

En l’absence d’une imago paternelle capable de promouvoir un idéal du moi, le sujet névrosé étouffe sa créativité ou s’égare dans des révoltes qui le détournent de son véritable élan vital.

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