Commentaire du paradigme VI, par Rigo de Bortoli

Les paradigmes de la jouissance.

Jacques Alain Miller.

Revue de la cause freudienne numéro 43

Commentaire du paradigme VI

Atelier du lundi 05/01/2015

Rigo De Bortoli

 

Le paradigme VI est à entendre comme s’il fallait penser l’appareil psychique sans partir de la structure, cela pour mettre d’autant plus en valeur ce qu’il en est du rapport du sujet à la jouissance.

Qu’entend-on par structure ?

Partons de sa configuration telle que la présente JAM par deux cercles d’Euler où le premier cercle figure l’Être et son corps (S1 – a) et le second l’Autre du langage que Lacan écrit S1 – S2, la chaîne signifiante.

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Le corps support des objets pulsionnels (petits a) est le lieu d’une jouissance primordiale et illimitée. Ce qui va venir faire limite, c’est l’articulation à l’Autre, ce que Lacan appelle la morsure du signifiant.

La rencontre primordiale du Sa et du corps s’écrit S1 – a

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 Deux voies sont possibles à partir du Sa.

– Soit la voie du sens dans l’Autre – c’est la voie du discours, c’est la voie du NDP et de l’Œdipe. La parole prend une valeur de communication. C’est le sens commun qui fait que les êtres humains communiquent et établissent des liens entre eux. Ce faisant, une part de jouissance passe du côté de l’Autre du discours, ce que JAM désigne sous le terme de jouissance discursive dans le paradigme V. Le Sa représente le sujet pour un autre Sa et JAM propose « le Sa représente la jouissance pour un autre Sa ». Le signifiant par la voie de l’identification symbolique est au service de la routine, de la tradition, des idéaux. Le sens commun œdipien structure tant bien que mal la vie familiale, conjugale et sociale des sujets.

– Deuxième voie : le Sa travaille pour le corps, pour la jouissance du corps tout seul, sans le rapport à l’Autre.

Le signifiant n’est plus vecteur de jouissance, il est jouissance et le lieu de cette jouissance c’est le corps propre.

Le sixième paradigme, part de cette nouvelle définition du Sa prélevée par JAM dans le séminaire « Encore » « le Sa est le signe du sujet ».

Ce n’est pas  » le signifiant représente le sujet pour un autre Sa « 

Ce n’est pas « le signifiant est le signe de quelque chose pour quelqu’un, ce qui suppose l’adresse à l’Autre (définition de Pearce) mais « le Sa est le signe du sujet » c’est-à-dire de quelque chose qui est à entendre comme la jouissance du sujet pour lui-même, du sujet comme signifiant tout seul, non articulé à l’Autre du sens et de la communication. Ce que JAM appelle la disjonction du corps dans son rapport à l’Autre et qu’il figure par un ensemble vide dans l’entrecroisement des deux cercles d’Euler[1].

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La jouissance Une

Avec la psychanalyse, quand on n’a pas quelque chose, on a autre chose à la place. À la place du  « non rapport« , du  » il n’y a pas de rapport sexuel « [2], on a un  » il y a « , que Lacan dans le séminaire XIX écrit  » y’a d’l’Un « , de l’Un-tout-seul sans l’Autre[3]. La rencontre sexuelle ne permet pas de faire deux. Le sexuel c’est la rencontre de deux  » Un-tout-seul  » qui ne parviennent pas à faire deux.

Je cite JAM en quatrième de couverture du Séminaire XIX « …ou pire » :

 » l’homme est seul dans sa jouissance (foncièrement autoérotique) comme dans sa signifiance (hors sémantique) ».

Cela n’est pas sans caractériser la position de l’individu contemporain, et aussi plus particulièrement le sujet psychotique, auto référencé et hors sens – j’y reviendrai .

S’appuyant sur le concept philosophique d’existence, Lacan en vient à dire que l’Autre n’existe pas, l’Autre n’a pas d’être, l’Autre n’est que fiction. Ce qui existe c’est l’Un, le Sa Un-tout-seul. Le sujet névrosé croit que l’Autre existe, il croit que l’Autre répond, mais l’Autre comme référence est un fantasme de névrosé. Le sujet est fondamentalement dans la solitude de l’Un, de la jouissance Une  (ce que Lacan appelle le Un, c’est un signifiant, un élément de langage mais coupé de la chaîne signifiante, c’est un Sa hors sens. Le Un n’est pas déductible, il est premier. C’est le mot dans sa matérialité, le signifiant en tant que substance matérielle).

Dans le TDE de Lacan ce n’est plus la relation du sujet à l’Autre qui est au premier plan c’est à dire la communication, mais la relation de l’Un et du corps, du corps propre lieu de jouissance.

JAM dans le paradigme VI, prenant appui sur le séminaire « Encore » donne quatre versions de la jouissance Une :

– C’est le corps propre qui jouit dans le matérialisme de l’individu moderne. J’y reviendrai.

-Deuxième figure : la jouissance phallique, définie par Lacan comme la jouissance de l’idiot, du solitaire – une jouissance masturbatoire qui s’établit dans le non rapport à l’Autre.

– Troisième figure : la jouissance de la parole, du bla-bla-bla. C’est la jouissance du corps qui parle et qui jouit de sa parole – coupé de l’Autre. Lacan a inventé ce terme de lalangue, qu’il a voulu le plus proche possible du mot lallation pour indiquer que le sujet jouit de la parole d’abord pour lui-même. Il donne aux mots une signification privée, avant leur articulation grammaticalement ordonnée qui délivre le sens commun.

– Quatrième modalité : la sublimation, en tant qu’elle relève du corps sans passer par l’Autre dans le circuit de la pulsion. JAM cite Lacan :  » quand on le laisse tout seul, le corps parlant sublime tout le temps à tour de bras » ‑ j’y reviendrai à propos de Joyce.

Quelques applications de ces données du TDE de Lacan

D’abord à la clinique du sujet contemporain, ensuite chez le sujet psychotique.

1- la jouissance du corps sans l’Autre, c’est ce qui triomphe, dans l’Un-dividualisme contemporain (JAM). L’individu moderne vise la satisfaction pulsionnelle en toute liberté, de manière narcissique, immédiate, sans passer par la demande et le désir c’est-à-dire hors castration symbolique, et aussi bien hors conflit psychique.

Ces modalités de jouissance solitaire, qu’il s’agisse d’addiction ou de certaines formes de marginalité ne font pas lien social à partir du discours. Ce qui fait groupe, c’est une communauté de mode de jouissance. Le groupe n’est qu’un ensemble de « Un-tout-seul », comme dans les bandes d’adolescents par exemple.

Mais le sujet contemporain par différence avec le sujet psychotique n’est pas hors discours, il s’inscrit dans le discours du capitalisme dont l’écriture par Lacan est donnée comme une variation du Discours du Maître (cours de JAM, « le banquet des analystes » 1990)

Dans le Discours du Maître, c’est le signifiant Maître qui est aux commandes

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 Dans le Discours du Capitalisme, il y a une inversion des éléments, côté gauche, entre S1 et $, et c’est le sujet barré qui est aux commandes.

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 Il produit et jouit des objets librement, mais il paie cette liberté du prix de son errance, de son incertitude, d’une perte de sens de sa vie. Il réagit bien souvent par l’inhibition c’est-à-dire la dépression parce qu’il n’obtient pas la « jouissance qu’il faudrait ». Il a recours aux psychotropes et aux drogues pour retrouver artificiellement une action.

Dans la psychose

Le sujet ne dispose pas de la fonction du Sa du NDP pour calculer sa position et répondre par le sens commun aux questions existentielles que pose la vie, l’amour, le désir, le sexe, la mort. Il est appelé à inventer d’autres solutions, à la place du Sa du NDP forclos, des solutions que Lacan appelle des suppléances. Il va être dans un sens de la vie et de la réalité qui lui est propre, sans référence à l’Autre du désir et de la Loi. Le sujet psychotique s’inscrit dans le monde de manière autoréférencée, sa parole vaut pour lui, son rapport à l’Autre est énigmatique et cette énigme fait trou – d’où la nécessité de remplir ce vide de différentes façons :

– Ce peut être par la sublimation. On pense à Joyce et à son rapport à l’écriture. Le cas de Joyce illustre ce que l’on peut entendre par la définition du Sa comme signe du sujet.

Le père de Joyce a eu cette parole ravageante pour son fils :  » ne jamais cafarder sous aucun prétexte « . C’est pour Joyce une sentence sans appel – on peut dire sans appel à un S2 dans l’Autre. Joyce est soumis à cette voix du père qui le pousse à prendre la faute sur lui au point de l’incarner – de l’incarner par le silence. Cette voix, Joyce la désigne comme étant ce par quoi fils et père sont consubstantiels.

Je cite Lacan dans le séminaire « le sinthome » : « Ce n’est pas seulement du même signifiant qu’ils sont faits, mais vraiment de la même matière ».

Il faudra à Joyce le secours de l’écriture pour faire bord à cette jouissance, pour faire taire cette voix.

La jouissance de la parole, la jouissance intrusive du langage, ne cède qu’au bénéfice d’une autre –celle de l’écrit– qui a ici valeur de chiffrage (élargissement du champ de la jouissance ?).

Joyce s’est fabriqué un Ego à partir d’un savoir-faire avec l’Écriture– soit un sinthome, un connecteur qui dans la perspective de la clinique borroméenne va nouer les trois registres du réel, du symbolique, et de l’imaginaire (Joyce n’était pas fou, il n’a pas produit un délire, Joyce: psychose ordinaire ? sujet contemporain ?).

Autres modalités de suppléances à ce vide du non rapport à l’autre.

– L’adaptation à la réalité, le conformisme social dans la psychose ordinaire c’est-à-dire dans la psychose non déclenchée.

– La recherche de satisfaction avec les objets de la réalité, ou avec son propre corps pris comme objet dans la recherche de sensations dans les expériences dites d’addiction, au sexe, à l’alcool, au sport, aux performances de l’extrême…

– Le corps est aussi bien en jeu dans les mutilations . Il s’agit pour le sujet d’une tentative de castration dans le réel. C’est une tentative d’extraire quelque chose qui ne peut pas se dire.

  • Les tatouages, comme volonté d’inscrire dans la chair une identité.

En résumé, dans le registre de l’Un, il n’y a pas l’aller-retour de la pulsion qui passe par l’Autre du symbolique. C’est une modalité du pousse à… jouir de manière acéphale dit Lacan, autoérotique, c’est-à-dire par le corps lui-même. Nous avons vu les modalités du pousse à jouir pour le sujet contemporain, du pousse à l’écriture pour Joyce, c’est aussi bien le pousse à la femme pour Schreber ou encore le pousse à la mort chez le sujet mélancolique.

[1]    Lacan s’appuie sur le Parménide de Platon puis sur Cantor dans les chapitres IX et X du Séminaire XIX …ou pire pour concevoir ce Un. Ce Un n’est pas de l’ordre de l’être, mais de l’Un il y a. Lacan en donne la genèse à partir de l’ensemble vide. Cet ensemble défini comme tel compte cependant comme élément zéro. Le zéro compte parce que sans le zéro il n’y a pas le Un. Lacan veut démontrer par la logique que ce Un, n’a pas de signifiant, mais qu’il ex-siste – qu’il est le Un de la jouissance et que c’est sur cela que l’on tombe en fin d’analyse, c’est-à-dire sur l’autisme de notre jouissance, notre mode singulier de jouir.

[2]    Il n’y a pas de rapport sexuel signifie que rien n’indique de manière préétablie la façon de se rapporter à son corps ou au corps de l’autre. Parce que le sujet ne peut rien en dire, Lacan laisse cette place vide.

[3]    Avec ce Ya d’l’Un Lacan cherche à montrer que substance jouissante et substance signifiante sont nouées. Il interroge le corps en tant que Un, c’est-à-dire en tant qu’il se jouit. Il se jouit comme l’Un-tout-seul.

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