« Le piège du sexe de l’autre… » Intervention de Dominique Szulzynger aux Ateliers du lundi à Toulouse

 Amour-courtois-14« Le « piège du sexe de l’autre » c’est le piège de l’Autre sexe : toujours la femme jusqu’à nouvel ordre, car elle serait l’Autre par excellence, aussi bien pour les hommes que pour les femmes[1]

A l’heure de commenter cette phrase, mon point de départ fut un point de résistance. Soit une sérieuse réticence à « m’y mettre », avec en première intention le sentiment de n’y rien comprendre, de ne rien vouloir en entendre. J’en pris acte car ce point touchait à la question de la féminité, de son énigme et de mon propre rapport à cette dimension d’énigme. Je ferai mienne la remarque introductive de l’article de Dominique Miller : « la psychanalyse connaît la menace que l’énigme du féminin représente dans l’inconscient. On ne sait pas être femme. On n’en veut rien savoir, on l’exècre ou on l’exalte[2]. » Forte de ce constat, j’ai choisi de procéder en m’attardant sur le signifiant « homme » et « femme », partant de ce que j’en sais, pour avancer vers la question de la féminité, de ce qui en constitue son piège.

 Qu’est-ce qu’un homme ? Une femme ?  Ni l’un ni l’autre de ces signifiants  ne se laissent réduire à la catégorie « mâle » et « femelle ». Mâles et femelles se déduisent du registre de la sexualité, cadré par le champ biologique des périodes de rut, de chaleur, de gestation… Cette sexualité animale vise la reproduction. Elle donne des repères anatomiques et biologiques sur ce qui différencie le mâle de la femelle. Cette différence s’inscrit dans l’anatomie et dans les rôles sociaux. A priori, pas d’ambiguïté possible donc… Quoi que, déjà, il n’y a qu’à se pencher sur les chroniques animalières pour s’apercevoir que, chez les animaux domestiques du moins, il en faut peu pour faire vaciller les semblants. Nous avons tous en tête des histoires de chiennes allaitant des chatons trop tôt sevrés, de chat devenu « mère de substitution » auprès de jeunes comparses trop tôt abandonnés…

Revenons aux humains qui se distinguent des animaux, du fait de leur capacité à parler. La perte de l’instinct régulateur est la première conséquence de ce gain langagier. Pour le dire autrement : de parler, l’humain a perdu le mode d’emploi de la sexualité ! La sexualité humaine est déréglée, elle ne vise plus tant la reproduction que le plaisir, les partenaires sont variables, voir multiples, exit le temps de la reproduction. Pas de régulation instinctuelle dans le champ des pulsions… L’inconscient ignore tout de l’instinct, il se moque de l’anatomie ! Chez les humains, il y a longtemps que l’organe ne fait plus le mâle ! La décision subjective du parlêtre, homme ou femme, l’emporte sur son anatomie. C’est pourquoi, plutôt que de parler de sexualité, il conviendrait mieux de parler de sexuation, au sens de fabrication, identification.

Dès lors que la distinction homme femme ne passe pas par l’anatomie, comment penser la différence homme femme ? Comment une petite fille devient- elle une femme ? Rapprochons nous de Freud, il soutient que, pour une fille, la féminité n’est pas donnée d’emblée. Dès son plus jeune âge, la petite fille est un garçon  comme les autres. Comme eux, elle croit qu’un pénis est attribué à tous les humains. Rappelez-vous de Hans observant sa petite sœur nue, il soutient qu’il n’y a rien à voir car son fait pipi est encore petit. Hans, s’arrange avec ce qu’il voit, le primat du signifiant est plus fort que le champ visuel. En grandissant, les enfants deviennent sensibles à la différence sexuelle, ils la pensent en termes de présence absence. Ils sont soumis à la prévalence du pénis comme organe répartiteur. Pour tous, il n’y a qu’un seul organe, un seul sexe qui vaille, sur le mode de présence /absence. Le vagin n’est pas un organe sexuel mental car il ne permet pas de penser la différence sexuelle. Ainsi s’éclaire le fameux « il n’y a pas de rapport sexuel. » Pour qu’il y ait rapport sexuel, il faudrait que chaque sexe soit représenté dans l’autre par un signifiant ce qui permettrait un rapport entre les représentations. Or, si « homme » et « femme » existent dans le champ signifiant, ce n’est pas le cas dans le champ de la sexualité et de la jouissance, puisque le seul organe qui vaille c’est le phallus. Autre façon d’attraper ce non rapport sexuel, nous pouvons définir la jouissance comme une satisfaction de la pulsion. Or, la pulsion ne se satisfait pas de l’objet qu’elle vise et rate et dont Freud nous rappelle qu’il peut être n’importe quel objet. Elle tire satisfaction dans le trajet qui mène vers l’objet visé. Dans son essence, une pulsion reste autoérotique, la pulsion c’est du registre de l’Un.

Revenons à Freud et au temps deux de l’enfance. Pour les garçons, le complexe de castration ou la crainte de perdre le pénis clôt le complexe d’Œdipe. « Tandis que le complexe d’Œdipe sombre sous l’effet du complexe de castration, celui de la petite fille est rendu possible et est introduit par le complexe de castration[3]. » L’envie d’avoir le  pénis, Penisneid, ne s’éteint pas, le complexe de castration est inopérant puisque la petite fille n’a rien à perdre.  «  La libido de la petite fille glisse maintenant le long de ce qu’on ne peut qu’appeler une équation symbolique. Pénis égal enfant[4]. »  La petite fille renonce au pénis en le remplaçant par le désir d’enfant et dans ce dessin elle prend le père comme objet d’amour. Comment se clôture le complexe d’Œdipe pour les filles ? Freud nous répond : « le motif de la destruction du complexe d’Œdipe chez la fille fait défaut[5]. » Notons que s’il reconnait la prévalence du pénis comme organe répartiteur, Freud pense les hommes et les femmes à partir du substrat biologique. La petite fille devient femme en choisissant la voie Œdipienne. Elle aime dans le père celui qui pourrait lui donner un enfant. Mais l’être mère ne dit pas tout du devenir femme, tout de la féminité ne se loge dans la maternité. Alors, qui du père ou de la mère saura introduire l’enfant vers la féminité ?

Examinons la position de la mère. Est-elle la mieux placée ? Cela parait simple : grâce à la mère, la petite fille a devant elle une image de femme qui lui permet de s’identifier. Mais la femme, en tant que mère, est prise dans la fonction phallique. Mère, elle ne peut rendre compte de son côté Autre. De plus, rien ne nous dit qu’elle y ait eu accès … Pire, l’identification à l’image de la mère vire au reproche, précisément celui d’avoir été conçu à son image, c’est-à-dire, châtrée. La mère est rendue responsable du manque de pénis. L’attachement à la mère vire en haine, puis perdure avec plus ou moins d’éclat, sous forme d’ambivalence, teintée de revendication, de culpabilité, de regrets.  La fille reproche à sa mère de ne pas lui avoir donné ce qu’elle-même n’avait pas, le pénis, objet de son envie. « Donner ce qu’on n’a pas », n’est-ce pas précisément la définition de l’amour ? Ce défaut de don, interprété comme une absence de preuve d’amour, constitue la matrice du ravage maternel, dont J.A. Miller nous dit que « c’est une douleur qui ne s’arrête pas, qui ne connait pas de limite[6]. » De même, lors du stade dit du miroir, lorsque la mère soutient son garçon des bras et du regard, son regard et son désir sont les garants du fait que ces deux sujets sont différents. Conséquence : pour le petit garçon, sa mère est déjà Autre. La différence ainsi posée fait coupure entre la mère et l’enfant mais aussi entre l’enfant et son image. Pour la petite fille, pas de coupure, le corps châtré est aussi bien le sien que celui de sa propre mère, d’une femme ou d’une autre… Le corps indistinct des femmes a aussi pour conséquence une absence de séparation entre la fille et son image. D’où une importance plus grande du narcissisme chez les sujets féminins.

La mère n’est donc pas la mieux placée pour accompagner sa fille vers la féminité. Qu’en est-il du père ? Il peut être le premier homme à pouvoir faire le relais, à condition de savoir reconnaitre et soutenir avec tact la future féminité naissante. Vr J.A. Miller et l’anecdote du trou dans la culotte.

Plus tard, c’est le rapport d’une femme au corps de l’homme qu’elle aime qui peut opérer. C’est comme séparé que ce corps lui procure de la jouissance.

Contre toute attente, loin de se réduire à un personnage misogyne, la figure de Don Juan est aussi un relais intéressant. Attardons-nous un peu en sa compagnie… Premier point, pour Don Juan, si la femme est un objet sexuel, elle n’est en aucun cas un objet de troc. La notion de mariage lui est donc totalement étrangère, comme le rappelle son valet Sganarelle : « …c’est un épouseur à toutes mains[7] » car il n’hésite pas à promettre le mariage pour parvenir à ses fins. Par cette attitude, certes peu cavalière, Don Juan se démarque aussi de la Loi qui vaut pour tous. La valeur du mariage n’est rien pour lui car la valeur des femmes ne tient pas à leur universalité, à leur valeur d’échange social. Précisément, s’il les aime toutes, il les aime, une par une. Chacune d’elle est aimée pour un trait particulier. Cette nomination au un par un, permet à une femme de se dégager de l’ensemble indistinct des femmes. De plus, être choisie offre l’espace d’un battement, la possibilité de croire qu’on est celle qui clôt la liste. Etre la femme choisie permet fantasmatiquement de faire exister La femme et donc le rapport sexuel.

Complexe d’Œdipe et interdit de l’inceste abordent la clinique du côté de l’universel, auquel en tant que parlêtre les femmes sont soumises comme les hommes. Mais, cet universel ne permet pas d’aborder une solution personnelle à l’énigme de la féminité. Freud a buté sur le continent noir de la féminité. S’appuyant sur les travaux de Freud, Lacan assoit le concept du Phallus. Le passage du complexe d’Œdipe au Nom du Père signe celui du mythe à la structure. Dans son dernier enseignement, avec le séminaire Encore, puis L’étourdit, Lacan procède d’un retournement logique. Il ne part plus de l’universel mais du particulier, d’une clinique de la singularité. Il dévoile ce qui fait la singularité des femmes. Cette singularité ne porte plus sur le désir tel que l’interroge Freud : que veut une femme ? Elle interroge le savoir sur la jouissance. C’est un abord par le Réel. Au-delà de la jouissance phallique, il existe un mode de jouir qui ne concerne pas uniquement les femmes. Citons Lacan : « Ça veut dire que lorsqu’un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes, c’est à partir de ceci qu’il se fonde de n’être pas tout, à se placer dans la fonction phallique… Il n’y a pas La femme puisque- de son essence elle n’est pas toute[8]. » De n’être pas toute, elle a, par rapport à la jouissance phallique, une jouissance supplémentaire. Nous tenons ici une autre façon d’expliquer qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Car, d’un côté nous avons un ensemble fini, une libido unique masculine, commune aux deux sexes : la jouissance phallique. Puis, pour certaines, un mode de jouissance Autre, pluriel et rétif aux mots. Cette jouissance Autre, hors symbolique, touche à la dimension de l’infini. En toute logique, il ne peut y avoir de rapport entre un ensemble fini et un ensemble infini. Cette Autre jouissance n’est pas complémentaire de la jouissance Phallique, elle est supplémentaire.

De cette jouissance Autre, les femmes en disent peu. Car, elle les entraine dans un monde où leur corps est imbriqué à de l’être hors représentation signifiante. Je souhaite reprendre quelques extraits de l’article de Dominique Miller car, justement, il me semble qu’elle réussit, par son magnifique travail d’écriture, à nous en restituer quelque chose. Elle écrit : «  L’Autre jouissance pour une femme la situe avant tout comme Autre à elle-même. Elle est une étrangère dans sa jouissance ; cela la dépasse, l’ébranle, l’entraîne, l’envahit, la transforme, la ruine. » Plus loin : « Le corps féminin est vécu comme un espace ouvert aux deux bouts de la bouche au vagin et troué sur toute sa longueur. Les émotions comme les liquides le traversent. Larmes, sang, lait maternel, vomi, diarrhée, liquide amniotique, urines, sperme, elles décrivent comment ceux-ci s’infiltrent, le submerge ou tout simplement s’écoulent en lui, les faisant femmes jouissantes le temps de leur voyage dans leur corps. » La série d’expériences féminines est « structurellement indéfinie », entre « ruine et extase » Dominique Miller écrit : « ce sont des états puissants qui semblent loger l’être féminin sur un axe vertical entre enthousiasme et néant. »

La lecture de cet article me ramène à la phrase de Juan Pablo Lucchelli. Concernant l’Autre jouissance, il invoque la dimension du piège. Je vous propose de nous pencher sur les deux modalités auxquelles la définition du mot « piège » nous renvoie. Il y a de façon  d’être piégé : être tromper ou être attraper.

Je vous fais une proposition. Que la dimension de la tromperie renvoie à la jouissance phallique. La satisfaction sexuelle sur le mode de la jouissance phallique donne l’illusion d’une complémentarité homme femme. Elle fait croire à l’existence du rapport sexuel, d’une satisfaction commune liée au Phallus. A défaut de l’avoir, la jouissance sur le mode phallique, pousse certaines femmes à vouloir incarner. Egarées sur le chemin de l’être et de l’avoir, elles se contentent avec cette tromperie.

Au-delà de cette jouissance, l’Autre jouissance est un piège que l’image de l’axe vertical illustre. Cette verticalité évoque pour moi la trappe du Réel, celle du néant précisément. Dès lors, puisque ni père, ni mère n’y suffisent, comment un parlêtre peut-il avoir quelques chances d’accepter sa part de féminité ? Je terminerai en esquissant deux possibles.

Celui d’un traitement du Réel par l’amour, qu’illustrent l’amour courtois et l’amour mystique. L’amour courtois  supplée à l’absence de rapport sexuel, tout en le sublimant. L’amour des mystiques est un amour réel, l’amour de dieu habille une jouissance sans rapport sexuel. Ici, encore, l’amour est le partenaire de la femme.

Celui d’un traitement par la lettre. Nous pensons au travail de l’écrivain, mais, aussi bien, celui d’un parcours analytique.

Dominique Szulzynger.


[1] LUCCHELLI J.P., Le malentendu des sexes, Pur éditions, 2011, p.192.

[2] MILLER D., « Les deux rivages de la féminité », La cause du désir, n°81, p.20.

[3] FREUD S., « La disparition du complexe d’Œdipe », La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1977, p.121 ?

[4] FREUD S., « La disparition du complexe d’Œdipe », La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1977, p.122.

[5] FREUD S., « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », La vie sexuelle, op.cit., p.131.

[6] MILLER J.A., « Un répartitoire sexuel », La cause freudienne N°40, p.15.

[7] SZULZYNGER  A., « Don Juan : un rêve féminin », De la féminité ?, Collège clinique de Montpellier, 2004-2005, Inédit.

[8] LACAN J., Le séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le seuil, 1975, p.68.

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