Le père est un symptôme, par Dominique Szulzynger. Ateliers du lundi 12 mai 2014.

Association de la Cause freudienne Midi-Pyrénées

Ateliers du lundi 12 mai 2014

Le père est un symptôme, par Dominique Szulzynger

« Le père est un symptôme. » J’ai choisi ce titre dans l’urgence d’une phrase à proposer pour établir le programme des ateliers. Je l’ai prélevé dans la quatrième de couverture du séminaire VI. Je l’ai choisie sans savoir autre chose que le fait qu’elle m’a attrapée, mettant sans doute en jeu une partie de mon savoir inconscient. Reste à en faire quelque chose de transmissible ! Et puis, cette phrase m’a d’autant plu qu’elle fait écho avec le titre des prochaines journées Uforca : « les pères toxiques. » Le symptôme ne constitue-t-il pas un versant douloureux ? Le père quelle plaie ! A moins de l’entendre sur le versant séduction : le père qui plait. A moins de lire Hamlet et de faire du « play » le jeu de la comédie et du drame. Voilà, à brûle pourpoint, ce qui me vint à propos du père symptôme.
J’ai abordé cette question du père symptôme à travers un film, « la promesse », écrit par les frères Dardennne en 1996. Dans ce film, les trois dimensions du « plait » sont en jeu. D’abord c’est un film, une représentation donc. Ensuite, si ce film nous montre un père toxique, jouisseur, pour autant c’est un père aimé par son fils. Igor aime son père, le père plait. Enfin, au fil de son propre cheminement, de la rencontre avec un père universel, celui de l’amour et de la vérité, Igor se séparera de son père. Séparation douloureuse, à l’image de la plaie, qui deviendra cicatrice de la vie.
Avant d’aborder ce film, quelques mots sur le symptôme :
Je m’appuie ici sur des interventions d’Agnès Aflalo et de Marie Hélène Brousse, que l’on trouve sur le site de l’Ecole, à la rubrique « Répondre à vos questions »
Un symptôme est une construction, une métaphore. Il se substitue à l’absence de réponse à la question de savoir ce qu’est un être vivant et sexué. En son essence, il condense sens à déchiffrer et libido, un plaisir qui fait aussi souffrir, que Lacan nomme Jouissance. Il fait partie de la famille des formations de l’inconscient. Le sens qu’il condense a été refoulé, il ne se déchiffre que si le sujet accepte de croire à son symptôme et qu’il fasse l’expérience de la rencontre avec un psychanalyste qui se fait le partenaire de son symptôme. S’en faire le partenaire pour mieux le faire causer, et le réduire en usant, notamment, de l’équivoque. Mais, il ne s’agit pas de le pulvériser, comme par exemple avec certaines techniques comportementalistes. Car le symptôme a une fonction de nouage des registres I, S, R. Et, en tant que réponse symptomatique, il permet au sujet de s’orienter dans l’existence. A ce titre, le Nom du père est un symptôme comme les autres. Sauf, peut-être, précise Marie-Hélène Brousse, qu’il a une singularité : il est de l’ordre de la sublimation. Lacan a proposé de lire le complexe d’Œdipe comme une sublimation. S’il reste quelque chose du côté du père, ce serait, plutôt, du côté de la sublimation, c’est-à-dire la persistance d’un idéal, comme par exemple la religion. Mais aussi pourquoi pas certaines valeurs laïques et démocratiques portées par le social.

Le film :
La promesse est le troisième long métrage des frères Dardenne, c’est aussi le film qui les a fait connaître du grand public, dont je fais partie. Il est de 1996. Présenté à Cannes, il obtient le « Prix de la Confédération Internationale des Cinémas d’Art et d’essai » à la Quinzaine des réalisateurs et le « Grand Prix du Salon des Amateurs de jeune cinéma » au festival de Postdam. Trois ans plus tard, « Rosetta » le quatrième film des frères Dardenne, obtiendra la Palme d’Or du 52ième festival de Cannes.
Les deux films font le pendant. Igor et Rosetta sont deux héros de la modernité, témoins et acteurs de l’ère post industrielle, dans un pays touché de plein fouet par la crise selon la formule consacrée des médias. L’un et l’autre sont mal accompagnés. Le père d’Igor qui est un trafiquant d’homme, la mère de Rosetta qui boit jusqu’à plus soif, ont ceci de commun qu’ils incarnent l’image d’un autre parental défaillant, qui va comme il peut, et avec lequel ils auront à se débrouiller.
La promesse est un film qui m’a marquée. D’abord, il y a l’histoire, le récit dans sa crudité, sa violence, celle du crime et de la trahison. Mais au-delà de l’histoire d’Igor, quelque chose insiste. Qui touche à la dimension universelle et intime. En vue de cet exposé, je me suis penchée plus attentivement sur les sept leçons d’Hamlet. Tout au long de ma lecture, je n’ai cessé de faire des parallèles entre les personnages, les histoires… Si Hamlet est la tragédie du désir, disons que « la promesse » est celle de la naissance du désir.
L’histoire : D’abord, il y a un couple, celui que forment Roger, la quarantaine, et son fil, Igor, quinze ans. Roger est un débrouillard. Il fait fi des lois. Tout en étant inscrit au chômage, il accueille, contre monnaie sonnante et trébuchante, des immigrés clandestins, de toutes nationalités à la recherche d’un toit et/ou d’un travail. Il les loge dans son foyer, immeuble quelque peu vétuste. Nombre de ces clandestins travaillent au noir, à la rénovation d’un bâtiment attenant qui lui appartient aussi. Son fils, Igor, fait son apprentissage chez un artisan garagiste. Roger est un salaud ordinaire et Igor, dont le prénom est presque l’envers de Roger, du moins phonétiquement, Igor donc, lui est soumis. Dès le début du film, la tonalité entre le père et le fils nous est donnée : qu’il l’appelle, le siffle, le klaxonne ou lui téléphone, Igor rapplique. Et tant pis si c’est pendant ses heures de travail, s’il faut choisir entre son patron désireux de lui transmettre son savoir et son père qui fait fi des règles sociales, Igor n’hésite pas à rendre son tablier. A la toute-puissance de l’un répond la docilité de l’autre.
Penchons-nous sur le père : Roger. Quel type de salaud est-ce ? Quel père est-il ? Il fait son bisness, sans scrupule, marchand de sommeil et exploitant modeste de la misère humaine, il n’en aime pas moins son fils. Il en fait son homme de main, lui confie des missions essentielles, comme prélever l’argent des loyers, établir des certificats de logement, l’inclut dans ses combines quand il balance des clandestins aux forces de l’ordre qui ont un quota à tenir… Côte à côte dans la camionnette, ils fument les mêmes cigarettes, il lui offre la même chevalière que la sienne. « M’rci p’pa » « Et, je m’appelle Roger !»
Il ne se positionne pas comme un père éducatif, mais comme un père jouisseur qui veut partager sa jouissance avec son fils. Ce fils, il le façonne à son image, il fait de lui son semblable, un pur petit a sur l’axe a—-a’. C’est plus un pair qu’un père. Avec lui, il partage les bières, les clopes, les chansons et les filles.
Et Igor ? Igor est le complément de Roger. Il lui est soumis, il parle peu, ne proteste jamais. Il est son objet qui se laisse tour à tour siffler, frapper, réconforter, tatouer. Dans la lignée du père, on le voit dès la première séquence de film, servir une vielle dame et dans le même élan, lui dérober son portefeuille. Comme dit le synopsis « Igor vit une vie malhonnête en toute innocence. » Comme son père, il obtient sa part de jouissance qui se mesure en petites coupures, celles des billets collectés : passage clandestins en Belgique, logement, chauffage, fausses cartes de séjour, Igor évolue dans un monde où tout se calcule. La jouissance est chiffrée. Le seul plaisir gratuit est constitué des quelques moments où il se retrouve avec des gamins de son âge autour du go-kart.
Nous sommes ici dans le temps un du film, et concernant la question du symptôme, nous sommes dans un temps sans symptôme. La seule donnée symptomatique s’appréhende du point de vue social. Les magouilles du père constituent son mode de réponse. La débrouille est un symptôme social, révélateur d’une société en crise, en perte de repère. Mais, c’est un symptôme non subjectivé. Il n’y a ni d’interrogation, ni souffrance psychique. Pour Roger comme pour Igor, tout est réglé par le papier des p’tites coupures de billet qui chiffre la jouissance de la vie.

Ce monde clôt reste essentiellement masculin. Roger a bien une copine mais elle semble ignorer ou du moins rester en dehors du mode de vie de Roger. A l’occasion, elle présentera une copine à Igor, à la demande de Roger qui s’inquiète qu’Igor « n’a jamais été avec une fille ». Elle fera, cependant, tiers quand Roger, face à la première trahison d’Igor, lui saute littéralement dessus et commence à le cogner avec férocité. Peu de femmes donc dans cet univers. Du moins, jusqu’à l’arrivée d’Assita, l’épouse d’Amidou, un des clandestins qui travaille sur le chantier. Elle vient du Burkina Faso, elle rejoint son époux accompagnée de leur tout jeune fils, un nourrisson. Assita, si vous m’autorisez la formule, c’est du trois en un ! Elle est à la fois une femme, une mère et une étrangère. Elle symbolise l’Autre dans son altérité la plus franche. Elle est l’étincelle qui va s’infiltrer entre le père et le fils. Igor l’observe. A travers la cloison du mur, entre deux portes, avec des regards sur le côté. Car Igor parle peu, et quand il regarde les gens, c’est toujours à la dérobade. De sorte qu’hormis les moments où il file sur sa mobylette, et aussi lors de la scène finale, il est toujours filmé de biais, à l’image de son regard.
Peu de temps après l’arrivée d’Assita, des inspecteurs du travail font une descente sur le chantier. Informé de leur arrivée par son père, Igor quitte son travail et court prévenir les ouvriers qui s’enfuient. Dans le feu de l’action, Amidou tombe de l’échafaudage et se blesse, sans doute mortellement. Avant de fermer ses yeux, il fait promettre à Igor, qui est venu le rejoindre, de prendre soin de sa femme et de son fils. Dialogue : « Ma femme, mon enfant, occupes toi d’eux. Dis-le-moi… » Igor promet. Il cache Amidou sous une bâche, les inspecteurs et son père arrivent sur les lieux, puis repartent bredouilles. Igor revient vers le corps d’Amidou, commence à poser un garrot de fortune sur sa jambe, son père arrive. Dialogue : « – Qu’est-ce qu’il a ? – Il est tombé de l’échafaudage. Il faut l’amener à l’hôpital, il perd son sang. Regarde ! – Et qu’est-ce qu’on dira à l’hôpital ? – Je sais pas moi… Qu’il a été renversé par une voiture. » Sans mot dire, Roger défait le garrot, pose une bâche sur le corps et ordonne à son fils de jeter du sable sur la flaque de sang afin de l’éponger. Ils reviennent dans la nuit. Le corps sera jeté dans une fosse, une dalle de béton sera coulée dessus. Igor refuse de participer à l’ensevelissement mais il laisse faire son père et assiste à cette exécution silencieuse. Plus tard, après s’être lavé, juste avant d’éteindre la lumière, Roger, pour consoler son fils aura ces seules paroles : « Igor, c’est pas à cause de nous. S’il est tombé, c’est un accident. S’il n’était pas tombé, il serait rien arrivé ! Allez, bonne nuit. »
Cette scène marque un tournant dans la vie d’Igor, le temps de l’innocence s’achève là. C’est l’entrée dans le temps deux, celui des questionnements et de la souffrance. Qu’est-ce qu’une promesse et comment la tenir ? La suite du film pourrait se résumer ainsi « l’histoire d’un adolescent qui prend conscience de la dignité humaine. » Il y parviendra via le difficile apprentissage de la parole et la constitution d’un symptôme qui passe par un nouvel appui sur le père. Car, désormais, rien ne sera plus comme avant. Deux positions radicalement différentes émergent entre le couple père fils. Là où l’un veut porter secours, l’autre parle d’accident. Sa responsabilité ne saurait être engagée dans l’affaire. Roger est une icône de l’Un tout seul ! Son seul problème est de faire disparaitre le corps, comme si cette disparition suffirait à éliminer la question de son existence. Pour lui, le crime ne fait pas traumatisme. Ce faisant, il fait fit d’une loi fondatrice de la société humaine, le « tu ne tueras point. » Il n’y croit pas, c’est un père « hors la loi ! » De ce fait, il échappe à la culpabilité. Il croit par contre à deux choses : qu’il suffit de se taire pour faire taire la vérité. Et qu’il suffit de certains actes pour en effacer d’autres. Bien sûr, c’est sans compter sur la détermination d’Assita qui n’a de cesse que d’attendre son mari. Roger ne reculera pas, il va multiplier les stratagèmes pour convaincre Assita de renoncer à cette attente. Il lui fait croire qu’Amidou est parti parce qu’il a une dette de jeu, il met en scène une tentative de viol où il intervient pour la sauver et lui propose gracieusement un « ticket » pour rentrer au pays. Assita ne plie pas. Elle attend. « Qu’est-ce que tu feras s’il ne revient pas ? – J’irai à la police. » Face à cette réponse, Roger a l’idée de la vendre à un réseau de prostitution. Il lui fait parvenir un faux télégramme lui faisant croire qu’Amidou l’attend à Cologne, se propose, bien gentiment, de l’amener gracieusement. Pour la première fois, il ne dit rien de ses plans à Igor, car le ver est dans le fruit. Igor l’a trahi, en remboursant, à son insu, la fausse dette de jeu par un faux remboursement de fausse dette ! Mais Igor a été dénoncé à son père par Nabil, le sou fifre de Roger. Donc, Roger ne dit rien de ses plans. Igor questionne : « Qu’est-ce qu’on fera quand elle se rendra compte qu’Amidou n’est pas à Cologne ? –ça me regarde. »
Le lendemain, au moment du départ, Igor enlève Assita, via la camionnette, sous les yeux de Roger. Il lui avoue les intentions de son père, mais ment sur le fait qu’il ne sait pas où est Amidou. Assita veut aller au commissariat, Igor conteste « Non, je suis pas d’accord avec mon père, mais je suis pas un mouchard ! » Plan séquence suivi, les voilà au commissariat pour lancer un avis de recherche. La scène est savoureuse. L’agent : « Il ne peut pas vous avoir quittée il y a une semaine. – Il est parti depuis huit jours. – Parce qu’il est revenu clandestinement ! Mais le séjour illégal, pour le registre, ça n’existe pas ! » Puisque Amidou est un clandestin, il n’a pas existence social ! La logique symbolique aurait donc elle aussi son propre point de forclusion ? C’est sans compter sur l’agent de police, une femme là encore, qui accepte de prendre la déposition. En cette occasion, Igor donne l’adresse du chantier clandestin. Il me semble que cette prise de parole constitue une nouvelle prise de position. Après la fuite en camionnette, agir sans doute non prémédité, sur le registre du passage à l’acte, cette énonciation/dénonciation pose le premier acte symbolique de désolidarisation du couple Igor/Roger.
Le soir, ils se cachent dans le garage de son ancien patron. Igor veut organiser le départ d’Assita en Italie, où elle y a un oncle lointain. Mais le bébé a de la fièvre et Assita veut aller à l’hôpital. Ivre de souffrance, elle titube sur le pavé, tient Igor à distante : « Tu donnes la maladie à mon enfant. Vous voulez tous qu’il meure, toi, ton père, tous les blancs ! » Epuisée, elle le supplie : « -Il faut me dire, j’ai besoin de savoir. Mon mari, il n’est pas mort ? Dis-moi, j’ai besoin de savoir ! – Non, il n’est pas mort. » Igor ment à nouveau. Il conduit Assita à l’hôpital, elle y rencontre Rosalie qui l’aide et lui prêtera ses papiers pour passer la frontière. Cette rencontre constitue un temps d’apaisement des souffrances d’Assita. Dans l’appartement de Rosalie, elle rencontre un devin qui interprète les fièvres de son fils. « Il y a de la colère dans ton fils. La colère d’un ancêtre qui proteste… Tant que cet ancêtre n’aura pas obtenu justice, la fièvre pourra revenir faire trembler l’enfant » Il ajoute qu’il ne voit pas sa tombe dans le cimetière des anciens. Ces paroles résonnent avec ce que nous dit Lacan dans le chapitre XVIII concernant la question du deuil. Lacan nous dit que le deuil s’apparente à la psychose, créant une déchirure dans le réel. Les rites prenant appui sur les signifiants ont pour fonction de voiler ce réel. Or, « si quelque chose est manqué, élidé, ou refusé, de la satisfaction due au mort, alors se produisent tous les phénomènes… de la mise en marche de l’emprise, des fantômes et des larves à la place laissée libre par l’absence du rite signifiant. »
Igor écoute les paroles du devin, il étouffe. « Faut-il vraiment croire à cette histoire, au truc de l’ancêtre » questionne t’il timide auprès d’Assita. Assita y croit et dit sa croyance à Igor. Plus tard, grâce à l’argent de la chevalière de son père, il achète un billet pour l’Italie. Le soir, son père les retrouve. Igor lui parle enfin : « Faut lui dire la vérité ! Vient avec moi, on va lui dire ! » Il aime son père, veut l’inclure dans la révélation douloureuse mais nécessaire de la vérité. Car, sans le savoir, Assita a transmis à Igor un nouvel amour, celui de la vérité. Grace à elle, Igor peut désormais interpréter la promesse qu’il a faite à Amidou. S’occuper de sa femme et son fils, ce n’est pas seulement les protéger de Roger, les aider à fuir. S’occuper d’eux, c’est restituer, par la parole, l’histoire du père mort. En rejoignant cet amour, il s’éloigne définitivement de son père Roger qui s’entête : « Pourquoi tu veux lui dire ? A quoi ça l’avancera de savoir ? » Concernant le symbolique, Roger est un incroyant. Il offre à son fils les seuls biens auxquels il croit : « C’est pour toi l’immeuble, tout ce que j’ai fait c’est pour toi. J’ai jamais pensé qu’à toi. Tu es mon fils. » Roger supplie, assommé par Assita, accroché au palan, il est le père trahi. Igor prend la parole en faisant taire son père : « T’as gueule ! » seront les dernières paroles échangées entre les deux hommes.

Nous retrouvons Igor qui accompagne Assita dans les souterrains de la gare. Près du but, alors même qu’ils vont se quitter, il parle : « Amidou est mort. » Il explique : « Il est tombé d’un échafaudage. J’ai voulu l’amener à l’hôpital mais mon père n’a pas voulu. Pour pas avoir d’ennui, j’ai obéi. On l’a enterré derrière la maison blanche. Dans le béton. » Pour la première fois, il regarde Assita dans les yeux. A son tour, elle ne dit rien, enlève le foulard. Ce geste signe à la fois l’entrée dans le deuil et l’abandon du camouflage foulard, qui doit lui permettre de fuir. Assita fait demi-tour. Lentement, elle repart. Nous comprenons qu’elle retourne sans doute au commissariat. Igor se saisit de ses bagages et lui emboite le pas. Fin du film.
Hamlet et Igor : J’ai revu ce film, à la lueur des leçons sur Hamlet. Il y a beaucoup de points d’appel entre ces deux histoires, et des différences bien sûr. Essayons d’en dire quelque chose. Dans les deux cas, il y a un meurtre, non pas sur la scène de l’inconscient mais dans la vie réelle. Celui du père d’Hamlet et celui d’Amidou. L’un est roi, l’autre clandestin. Mais, ils sont tous deux des figures paternelles, des pères aimants, avec femme et enfant. Qu’il s’agisse d’un crime ou d’un accident, leur mort est injuste. Dans les deux cas, on peut dire avec Lacan, qu’il « s’agit d’une tragédie où l’on ne ménage guère les cadavres. » Dans les deux cas encore, les pères savaient.
« Dans Hamlet, la question est résolue- le père savait. Et, du fait qu’il savait, Hamlet sait aussi. Autrement dit, il a la réponse. » A la différence d’Œdipe qui accomplit son destin sans savoir, et donc sans inhibition, Hamlet sait ce qu’il doit accomplir. « Le voile est levé » nous dit Lacan. Il a la réponse, c’est une vérité sans espoir, il n’y a pas d’autre de l’autre… Là où les sujets tamponnent cette vérité par le Phallus, Hamlet, pour accomplir la vengeance du père, va sacrifier sa propre vie.
Igor aussi sait qui a tué, il ne le sait que trop. Mais à la différence d’Hamlet, il ne sait pas quoi faire de ce savoir. Ce savoir ne lui dicte aucun destin. Il lui faudra tout le trajet que je viens de vous présenter pour construire sa réponse. Il ne la construit pas tout seul non plus. S’il réussit à tenir sa promesse ce n’est pas sans la rencontre d’Assita, qui exerce sur lui quelque chose de l’ordre d’une curiosité, d’un désir. Assita éveille Igor là où la mère d’Hamlet par sa gloutonnerie le dégoute. Assita est fidèle au père, la reine non.
Enfin, le père d’Hamlet se présente comme un héros. Mais le père d’Igor n’est pas un héros, plutôt un salaud ! Hamlet venge l’honneur du père là où Igor répare les saloperies du père, et les siennes par l’occasion !
Je l’ai dit, Igor, comme Hamlet, est un personnage de fiction. Donc, nous ne pouvons pas en faire une étude de cas, ni en faire une réelle lecture clinique. Cependant, nous pouvons, à minima, poser une hypothèse. Celle de convenir qu’il n’a pas attendu d’être confronté au drame pour prendre appui sur le père. Il se positionne parce qu’il est face à un choix. Mais pour autant, nous ne pouvons pas dire que c’est à ce moment-là qu’il accepte de prendre appui sur la fonction du père, qu’il accepte de rentrer dans l’ordre symbolique. Non, sans doute ce choix était déjà là. Igor croyait déjà au père, mais disons qu’il ne croyait qu’au sien ! Son monde tenait autour de l’organisation prescrite par son père. C’est bien la contingence de deux événements qui font basculer son monde : l’accident d’Amadou, comme dit Roger : « s’il n’était pas tombé, il ne serait rien arrivé ! » et la rencontre avec Assita. L’incidence de sa présence est déterminante. Non seulement elle croit au père mais, surtout, elle le désire, elle aime son mari et lui est fidèle au-delà de son absence. Assita est l’agent de transition, celle qui permet à Igor de passer de la loi d’un père à l’amour du père.
Si le père est un symptôme, alors il se peut que l’histoire d’Igor puisse illustrer la formule « se passer du père pour mieux s’en servir. » En passant du singulier à l’universel, Igor peut désormais prendre appui sur son symptôme, un nouvel amour du père. On ne peut qu’espérer que cette nouvelle croyance constituera un sérieux point d’appui face aux responsabilités qui l’attendent. Le film s’arrête là où la vraie vie d’Igor commence.

 

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