La question du père, par Florence Nègre

La question du père

La question du père, tout comme celle de la mère est essentielle du point de vue de la psychanalyse pour la raison que l’introduction dans la réalité et l’appréhension de la réalité ne sont  pas pensables ¹ à partir de l’expérience que le sujet  pourrait en faire. (Lire p 222 Séminaire V) Le sujet, l’homme connait le monde via le signifiant. C’est avec le signifiant, par le truchement du signifiant  que le sujet appréhende le monde, qu’il peut  s’y reconnaitre et  s’y compter. Son expérience du monde, son expérience des autres qui le peuplent et de lui-même est subordonnée au langage, subordonnée à la parole qui lui vient de ses pères et mères ou de ceux qui en occupent la fonction.  Les parents sont les passeurs du monde, ils colorent le réel disait C.  Alberti ici même.

 J’ai souhaité aborder la question du père à partir de la distinction permise par la psychanalyse entre le père saisi par sa fonction et le père appréhendé à partir de son rapport au désir et à ce qui le cause².

Le père saisi par sa fonction est celui qui se fait le passeur d’une norme, qui dit les limites à ce qu’il est permis de faire, qui se réfère à une loi qui est là d’avant lui, qui vaut pour tous y compris pour lui-même, qui en transmet les maitres-mots. C’est le père qui dit non et c’est aussi celui qui dit oui. C’est celui qui interdit, qui balise et qui autorise. Ce faisant, c’est celui qui ordonne le monde et lui donne un cadre hiérarchisé, qui relègue les pulsions à être enserrées dans un modus vivendi. Lacan, au début de son enseignement le compare à la grandroute, à la voie de communication par excellence « autour de quoi non seulement s’agglomèrent toutes sortes d’habitations, de lieux de séjour, mais aussi qui polarise, en tant que signifiant, les significations. »³ C’est le père normatif, le père version père-symbolique. De ce point de vue c’est le père en soi, l’Un père, le père de l’universel, c’est-à-dire  le père qui vaut pour tous. C’est le fameux cadre dont on parle souvent en institution pour le plus souvent relever d’ailleurs que les enfants ne le respectent pas. Le cadre est une référence qui, valant pour tous, ressortit au registre symbolique. Comme tel, il n’est d’ailleurs pas fait pour être respecté à la lettre mais plutôt pour donner un champ, un empan, une perspective et quelques limites. J. Lacan dans son  Allocution sur les Psychoses de l’enfant  le disait ainsi « toute formation humaine a pour essence, et non pour accident de réfréner la jouissance ». A cet égard, la vertu principale d’un père est de ne pas s’identifier à la fonction qu’il incarne. Car lorsque tel est le cas, le résultat peut aller de la tyrannie domestique à la mise au point d’un système d’éducation idéal mais sans âme, sans désir, sans symptôme. (cf. le riche père de famille dans Tel père tel fils de Hirokazu Kore-Eda qui applique et fait appliquer des règles vides de toute subjectivité, vides de tout désir).

Tout autre chose est de saisir le père à partir cette fois de son rapport au désir et à ce qui le  cause. L’angle de vue est différent. C’est une perspective qui ouvre à prendre la mesure du père à partir de ce qui lui est particulier. De ce point de vue c’est le père sans pair, c’est le père en tant qu’il ne ressemble à aucun autre. C’est le père hors-pair. Ce n’est pas le père standard ni étendard ⁴, c’est le père singularisé par son désir et la cause de son désir. C’est celui-là  qui fait que votre père est bien le vôtre. C’est celui-là qui colore votre existence et donne une teinte à la vie. Le père au fond doit se contenterd’être un-père. Un-père (avec un minuscule) ça veut dire reconnaitre pour lui-même la loi du désir, ses impasses et ses embrouilles, sa façon symptomatique d’y être pris. Lacan⁵  souligne l’importance pour un père de ne pas se prendre  pour Le père et la nécessité pour lui de le démontrer en faisant d’une femme la cause de son désir. Ça veut dire d’une part qu’il est préférable qu’il ne cherche pas à s’égaler à la fonction, qu’il ne s’identifie pas  au symbole, qu’il ne se confonde pas avec l’Autre de la loi  pour, au contraire, démontrer comment il se débrouille avec la jouissance qui n’a pas de nom, comment il se débrouille avec la cause  de son désir. Le bon père est alors celui qui ne recule pas devant ses failles et qui, sachant ignorer la loi, laisse sa place au désir. Le sien propre tout comme celui de l’autre, de l’enfant par exemple. Autrement dit, qui noue le désir à une loi.

Lacan, plus tard dans son enseignement, donne une idée de ce que peut être la vertu paternelle. Il la situe de façon amusante comme épater⁶ safamille. (Lire p.208 Séminaire XIX). E. Laurent⁷ commente ça. «Epater, c’est-à-dire produire une sorte d’admiration, faire de l’effet,  mais c’est surtout, en jouant sur le terme pater en latin,  faire un pas de côté par rapport à l’idéal du pater familias. C’est une opération dans laquelle il s’agit de produire un effet particulier consistant à se tenir à distance de la croyance selon laquelle un père peut être pour tous. Il faut toujours avoir présent à l’esprit que épater ne veut pas dire faire le héros. Un père n’est pas dans la règle générale le héros de sa famille, on le sait bien, justement parce qu’il rencontre l’opération de la castration. Il peut exister cependant des pères exceptionnels. Il faut leur réserver une place. »

Il se déduit qu’être père n’est pas une norme mais quelque chose qui relève d’un acte avec ses conséquences fastes et néfastes.

                                                                                                                                                Florence Nègre

¹ Lacan J., Le Séminaire Livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p.222

² Laurent E., revue La Cause freudienne n° 64, p. 80.

³ Lacan J., Le Séminaire Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 327.

⁴ Miller J-A., Parlement de Montpellier, Journées Uforca, mai 2011.

⁵ Commenté par J.-A. Miller dans la séance du 27 mai 1987 de son Séminaire « Ce qui fait insigne ».

⁶ Lacan J., Le Séminaire Livre XIX, …Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p.208.

⁷ Laurent E., opus cité, p.84.

 

 

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