Apprendre de l’Artiste

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Association de la Cause freudienne
Midi-Pyrénées
Séminaire
APPRENDRE DE L’ARTISTE
 
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Retour à Berratham
Un tragédie épique

« Inventes moi une tragédie épique » telle a été la demande d’Anjelin Preljocal, chorégraphe, à Laurent Mauvignier, écrivain.
Et nous voilà en Avignon, face à l’immense plateau du Palais des Papes, impatients de voir la résultante de cette rencontre dans ce lieu cerné de grilles par l’artiste Adel Abdessemed, entre casse et décharge.
Dans le ligne des précédents écrits de Mauvignier qui s’attache à partir d’un phénomène séisme à prendre le temps d’en mesurer les ondes de choc c’est ici l’exil, ses causes, ses difficultés, ses conséquences qui ordonne le récit éclaté dans le temps et l’espace autour du personnage du jeune homme, réduit à ses initiales, JH, archétype de l’amoureux à la recherche de sa fiancée.
L’homme au chapeau, JC, incarne le rival et la mise en scène du duel autour d’une femme donne lieu à une séquence littéralement en miroir, désirs jumeaux et gestuelles parallèles.
Les femmes, butin convoité, victimes surexposées occupent dés l’ouverture le centre du plateau, malmenées, rétives ou consentantes, regroupées ou alignées elles évoquent toutes celles qui occupent les journeaux télévisés, victimes à corps perdu dans le désordre des multiples conflits.
Leur danse sensuelle, affolée, figée, ou exacerbée traduit l’insupportable du sort fait à leur corps, champ de bataille d’enjeux contradictoires.
La scène centrale du mariage forcé de Katja condense l’inconciliable entre choix et tradition. Deux pans du mur métallique s’ouvrent pour la noce, en costumes traditionnels garçons et fille entourent la mariée, figée dans le noir d’une lourde robe à panier ; la toilette rituelle inscrite dans le texte de Mauvignier s’inverse avec le chorégraphe en un inexorable arrachement, un par un, de bouts de tissu immédiatement transformés en vestes que revètent les danseurs. Katja s’extirpe alors, nue, de la cage d’acier et danse, ou plutôt explose en une série de sauts athlétiques, désespérés, et vains. La violence paternelle aura raison de cet ultime sursaut.
L’épisode du viol conjugal se démultiplie en plusieurs pas de deux, en léger décalage car c’est une par une que renonceront les épouses, agrippées aux lits verticaux, grilles infranchissables.
La visite de JH dans le lieu de son enfance, désormais occupé par un couple, est prétexte à de réjouissantes danses à trois, car « la guerre est finie et ils trinquent » (p 39) mais l’ébriété factice masque la douleur de la dépossession ; et ce deuil va se transmuer en violence, en une série de combats entre les divers protagonistes du drame : JH, le père de Katja, Whisky, Karl quand Katja tente de sauver son « bébé monstrueux » . La chorégraphie violente, heurtée, expressioniste, évoque la mise à mort par des vigiles d’un voleur de bière dans la précédente collaboration Preljocal-Mauvignier sur le texte « Ce que j’appelle l’oubli » en 2012. Avec, cette fois ci, l’apport décisif d’Adel Abdessemed et ses sacs poubelles noirs qui jaillissent et encombrent le champ de ruines qu’est devenue la cour d’honneur du Palais de Papes.
Trois acteurs-récitants, onze danseurs nous content cette histoire d’amour et de haine. La mère morte, piéta debout, témoigne de la mémoire indestructible du passé révolu et accueille au-delà de la vie les victimes d’un présent absurde.
Une scène d’amour entre l’homme et la femme clôt le spectacle, contrepoint au déchainement précédent. « Maintenant sa vie entière va bondir d’une image à l’autre. Il se souviendra du visage de Katja et pourtant il a tiré la dernière balle sans trembler, ni attendre la moindre paix de son geste »
L’étoile sertie sur le mur du Palais offre la polysémie de sa présence aux diverses interprétations et évite une lecture manichéenne de ce tableau du réel de notre monde.
D’un palais à l’autre Chaillot, accueillera du 29 Septembre au 23 Octobre ce Retour à Berratham, avant un grand tour des théâtres jusqu’à fin avril à Marseille. Chance pour chacun de se faire une opinion sur cette performance à trois voix de créateurs contemporains qui ne reculent pas devant les défis du temps présent.
C Terrisse. Juillet 2015

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