Jean-Claude Milner à Toulouse : PLIS D’UN TITRE par Eduardo Scarone

Invité par Christian Thorel, directeur de la librairie Ombres Blanches, Jean-Claude Milner s’est entretenu avec Olivier Carrérot, journaliste et philosophe, et André Soueix, psychanalyste, délégué régional de l’ACF Midi-Pyrénées, membre de l’ECF et de l’Association mondiale de psychanlyse, le 28 janvier 2012, dans la salle comble de l’Atelier du Théâtre Garonne à Toulouse, il y a présenté son nouveau livre Clartés de tout, de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao.

L’ouvrage est le résultat d’un travail effectué à partir de six entretiens entre le linguiste et philosophe et deux psychanalystes argentins, Fabian Fanjwaks et Juan Pablo Lucchelli, membres de l’Ecole de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse.

Comme l’a souligné Olivier Carrérot dès le début de la rencontre, ce livre s’organise comme un retour et un condensé de l’ensemble de l’œuvre de Jean-Claude Milner. La présentation à Toulouse a donc parcouru les différents aspects de l’apport de cet intellectuel contemporain, qui insiste pour situer son propos dans le sens d’une éthique des conséquences de l’existence de la psychanalyse. Cela détermine sa position politique et épistémique. En effet, ne situant pas sa démarche comme relevant de la psychanalyse appliquée, et n’étant pas lui même psychanalyste, c’est à partir d’une place inédite que Jean-Claude Milner fait entendre sa voix. Sa formule est forte, sans ambages : « Il n’y a pas de savoir qui soit immune à l’émergence de la psychanalyse. » Ceci emporte une conéquence non-négligeable sur le plan des idées et de l’époque : « certains savoirs, et notamment la philosophie doivent être réécrits », « il y a une dimension encyclopédique des conséquences de l’émergence de la psychanalyse ». (MILNER, Jean-Claude, Clartés de tout – de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao, Verdier, 2011, p.51-52)

 S’engager dans les chicanes : clartés

Invité par ses interlocuteurs, Jean-Claude Milner a donné un tour supplémentaire et inédit, en dépliant le titre de sa publication.

Il s’agit d’un titre qui ne se laisse pas entendre facilement, ou plutôt qui ne se laisse entendre que si on est lecteur, un titre structuré comme une condensation, habité d’oppositions. Le mot clartés au pluriel se conjugant à un tout singulier. Les clartés que l’on peut dégager sont situées comme des morceaux de savoir, gagnés sur le réel, et insistant donc sur un tout plutôt obscur, opaque et fragmenté. Le tout chez Jean-Claude Milner est fragmenté de clartés.

C’est pourquoi Milner se réclame de Lacan pour indiquer la manière dont il s’engage dans les « chicanes » : « il [Lacan] n’a jamais cédé sur le fait qu’il pouvait se saisir d’un fragment de savoir, comme au hasard, et littéralement le désarticuler, pour le remonter autrement. » (idem. p. 52)

 Relevant du champ sémantique des Lumières la clarté est définie par le Littré comme : « tout ce qui éclaire l’esprit ». Le mot « chicane » est  situé comme son opposé : la difficulté, l’absence de clarté. Parmi les définitions que l’on trouve dans le Littré, celle-ci paraît s’ajuster aux propos de Jean-Claude Milner, au prix d’un léger déplacement : « Terme d’art militaire. Guerre de chicane, guerre où l’on ne livre que de petits combats, pour disputer le terrain. »

Mais, Milner révèle au public que le titre de l’ouvrage est aussi une citation de Molière dans Les femmes savantes (acte 1, vers 216) : « je consens qu’une femme ait des clartés de tout ». La présence, dans la citation, du mot femme, disparu dans le titre, permet de situer la référence à Lacan, aussi bien dans le mot « clarté » (rappelant un autre livre de Jean-Claude Milner : L’Œuvre claire : Lacan, la science et la philosophie, en 1995), que dans le mot « tout », reprenant la façon dont Lacan construit sa doctrine opposant le tout et le pas-tout, particulièrement à partir de la question de la sexuation, en situant le tout, limité, du côté homme et le pas-tout, illimité, du côté femme.

 Clartés de tout évoque le sens qu’a pris pour Milner « l’intervention » de Lacan, tout d’abord dans la psychanalyse, mais également dans l’ensemble du savoir. De ce point de vue, tout point d’écho de l’intervention lacanienne est un point de clarté. Lacan a toujours eu de l’intérêt pour ce qu’il y a de faussement clair chez Freud : Wo Es war, soll Ich werden, lui semble aussi obscur qu’Héraclite. « Lacan introduit l’opacité là où il y avait des clartés de pacotille », dit Jean-Claude Milner, et il ajoute que le travail effectué par Jacques-Alain Miller et l’ECF montre bien que si parfois la première onde sonore semble, chez Lacan, « paré des ornements de l’obscur », son « rebond » est de l’ordre de la clarté. Il y a chez Lacan un effort d’introduction de la clarté sous ce qui se présente comme obscur. Milner retrouve chez lui-même cet effort d’introduction de la clarté sous ce nom obscur par excellence qu’est le nom juif. Dans tout son travail, il repère la recherche de ce noyau de clarté.

 Tout : la classe paradoxale et l’universel difficile

L’autre partie du titre concerne l’universel que Jean-Claude Milner interroge en indiquant son déplacement chez Lacan vers la considération du Un et du Tout.

Trois volets de cet examen on été indiqués par Jean-Claude Milner :

1)      la classe paradoxale qui s’appuie sur la différence et non sur la ressemblance. L’universel est toujours basé sur le même dans sa constitution : ex. chez Kant, dans La critique de la raison pure, qui s’appuie sur la tradition philosophique concernant l’universel, ou chez Aristote.

2)      on peut, donc, construire un universel sur ce qu’il y a de différent. C’est le type d’universalité qui concerne les êtres parlants et que Jean-Claude Milner appelle l’universel difficile.

3)      Enfin, il aborde l’universel en extension ou en intensité, mais qui peut correspondre au singulier chez Aristote. Lacan avait relevé le me panthès d’Aristote, à ceci près qu’Aristote utilise plutôt le singulier me panthi. Lacan restitue un pluriel là où Aristote avait utilisé le singulier, mais il s’agit d’un pluriel affecté de la barre de la négation.

Tout homme est mortel peut être considéré du côté de l’extension comme un universel facile permettant la constitution de la classe des hommes. Mais, on peut au contraire considérer que l’universelle porte la mortalité à son intensité maximale. On est alors du côté de l’universel difficile. Cet universel difficile est au principe de la façon dont le déplacement se produit chez Lacan pour examiner la logique du tout et du pas-tout.

 Le sous-titre : de Lacan à Marx, d’Aristote à Mao

La première partie, de Lacan à Marx renverse la chronologie.

Ce renversement est lié au sens de la rencontre avec Lacan à l’Ecole Normale. Louis Althusser y dirigeait un séminaire sur le structuralisme et considérait, comme ses élèves (Jean-Claude Milner n’y assistait qu’en auditeur libre), que le structuralisme était important pour développer une philosophie marxiste, car il constituait un changement, un déplacement dans la raison. En linguistique, il autorisait des formes de raisonnement nouvelles. En ethnologie (anthropologie structurale), il permettait une mise en ordre des phénomènes d’une façon nouvelle. Dans ce séminaire, Lacan représentait une rubrique, et ce fut Jacques-Alain Miller qui a été chargé de présenter cette rubrique. En découvrant le travail de Lacan, et grâce à la méthode de lecture proposée par Jacques-Alain Miller, Jean-ClaudeMilner a eu l’impression d’entendre « quelque chose dont [il] n’avai[t] aucune idée ».

Chronologiquement Marx était avant, Lacan arrivait en second temps. Mais Lacan était sensible à la promesse représentée par de jeunes normaliens, au point de leur accorder des entretiens en dehors de son séminaire. Dans leur première intention, ces normaliens ont cru pouvoir se poser commes les « juges » de Lacan. Ils avait à déterminer si ce que Lacan avançait servait ou non à construire une philosophie marxiste.A ce propos, Jean-Claude Milner reconnaît deux dettes concernant Jacques-Alain Miller :

1 – « m’avoir fait connaître Lacan »

2 – un renversement de la donne. Un jour en sortant d’un des entretiens avec Lacan à l’Ecole Normale, Jacques-Alain Miller lui a dit : « je ne sais pas si tous se rendent compte de qui nous avons face à nous ! ».

Mais le second point a des conséquences renversantes. Les normaliens ne pouvaient plus se poser en juges, car la nouveauté qu’apportait Lacan était de nature à les propulser ailleurs, plutôt que de vérifier son utilité pour leur projet premier. Ils avaient plutôt à apprendre de Lacan quelque chose d’inédit. Les juges devenaient des élèves. La première partie du sous-titre de Lacan à Marx rend compte de ce renversement. Il fallait lire Marx avec Lacan. Lacan introduisait quelque chose de nouveau qui obligeait à reécrire « toute la philosophie ». La psychanalyse se présente, après Lacan, en antinomie avec la philosophie telle qu’elle s’écrit ou qu’elle est écrite.

La seconde partie du sous-titre : d’Aristote à Mao. Jean-Claude Milner précise : « je dis Aristote parce que je ne peux pas dire Platon ». Platon ne compte pas, il est « le prince du mensonge ». son œuvre peut laisser l’impression d’une philosophie idéale à laquelle, vers la fin, il ne semble pas croire lui même. Aristote, pour sa part, propose une œuvre qui ne se boucle pas. Jean-Claude Milner suit, ici, le commentaire qu’en fait Pierre Aubenque. Aristote n’est pas arrivé à construire un système. C’est cela qui l’intéresse. Aristote lui semble toujours mené par la vérité sous la forme de la clarté.

Face à cela, le texte de Mao : un des plus importants de la politique, à la frontière de la politique et de la logique, mais aussi porteur du pire, permet de saisir qu’il existe des discours tels qui ont pour effet que le maître a toujours raison. Aristote vient faire limite à ces conséquences du discours maoïste.

Dans la psychanalyse, Lacan s’est positionné en levant la dichotomie « science ou non-sicence » qui l’a traversée. André Soueix questionne sur les bases nouvelles que nous pouvons définir pour nous battre contre la resurgence de l’idée de nature. De ce point de vue, le Discours de Rome a été déterminant d’une époque, et ce n’est pas anodin qu’il soit adressé à des psychanalystes de langues romanes, indique Milner. Quelque chose d’absolument nouveau est devenu possible, l’émergence d’une linguistique totalement différente et que Freud ignorait complètement. Cela repositionne autrement aussi le retour à Freud, car ce retour n’est possible que parce que des choses sont apparues dont Freud n’avait aucune idée. L’idée forte était de considérer que le langage, les langues, n’est pas un phénomène entièrement naturel. Il serait donc pour une part conventionnel.  Une part φυσει (phusei). Mais une autre part ne relève pas de la nature, une part θεσει (thesei). De son côté, Freud considérait la psychanalyse du point de vue scientifique, avec la référence à la physique. Si elle pouvait prétendre à être une science, alors elles serait du côté des sciences de la nature. En 1953, l’approche de Freud est démontrablement falsifiée par ce qui est en train de se produire du côté du structuralisme. Il est désormais possible de construire une science galiléenne du thesei car l’approche structurale, et notamment dans la façon dont s’en sert Lacan, ne donne aucune importance à cette dichotomie naturel ou conventionnel, ou bien la considère comme non-essentielle, sans intérêt.

 Avec Lévi-Strauss, on pouvait considérer que l’avenir de l’anthropologie structurale était de devenir une branche des sciences de la nature. C’est pourquoi on peut dire que seul Lacan perçoit le plus vivement l’enjeu, en formalisant de la manière la plus épurée ce qui reste encore englobé chez les structuralistes : un hyperstructuralisme. Il n’y a rien de comparable chez les autres structuralistes.  C’est sans doute ce qui fait qu’à un certain moment Lacan tourne la page pour aller vers un dispositif qui n’est plus seulement structuraliste.

Aujourd’hui le structuralisme n’existe plus, indique Milner. C’est pourquoi la dichotomie nature-convention a repris ses droits. On assiste à la réapparition des singuliers passifs du type la nature ou la société. Cela remet en cause l’orientation lacanienne. Il est indispensable d’inventer de nouvelles armes pour lutter contre ce retour.

« je suis un savant en série » : quelques petites lumières

L’ensemble des considération sur ce titre aboutit à la thèse de Milner sur le savoir absolu. Ce point semble essentiel pour saisir qu’il ne s’agit pas d’un tout-savoir, ni d’un savoir-tout (« prendre les savoirs comme un tout est équivoque », affirme Milner p.53 de son livre), encore moins d’indiquer que tout est clair. Il est question plutôt d’un savoir « sans complément d’aucune sorte » (p.54), pas un savoir relatif à un objet (celui-ci n’est qu’une occasion), ou relatif à un sujet (celui-ci n’est que le moyen). Au contraire, la « loi interne » de ce savoir absolu est le plus-de-savoir, la possibilité générale d’un différentiel, inspirée de la Wissenschaft de Max Weber, science « au sens étroit » constituée sur le mode du « pas encore ». Jean-Claude Milner réduira cette Wissenschaft, lors de la rencontre à Toulouse à la formule : « le savoir absolu est le +1 ».

Dans son ouvrage, l’exemple est pris sur Freud : « Tel le vautour de Léonard de Vinci, Freud frôle le dispositif du savoir, pour y insérer quelque chose qui n’appartient pas à ce dispositif et réciproquement, il pique quelques fragments de savoir grâce auxquels il va piéger quelque chose de radicalement étranger à ces fragments. » (Clartés de tout, p.59)

Mais l’on pourrait trouver un écho à l’approche de Milner dans les propos de Lacan en 1972 : « Le premier pas à faire dans la philosophie des Lumières, c’est de savoir que le jour n’est pas levé, et que le jour dont il s’agit n’est que celui de quelques petites lumières dans un champ parfaitement obscur. » (Jacques Lacan – Séminaire XIX … ou pire, texte établi par Jacques-Alain Miller, Seuil, 2011, p.33)

 Mais sans doute on peut terminer en citant Jean-Claude Milner, dans un extrait du troisième des entretiens publiés dans Clartés de tout :

« C’est comme ça que je verrais la chose pour moi. Un oiseau qui vole, vole parce qu’il ne sait pas faire autre chose que de voler. Moi, la seule chose que je sache faire, c’est d’accorder de l’importance aux différents savoirs – au pluriel et en relation à des sujets. Mon vol c’est ça. Dans ce vol, on peut s’employer à ne rien piquer du tout ou l’on peut, au contraire, essayer de frôler quelque chose de l’ordre du réel. J’ai choisi le second parti. » (Clartés de tout, p.59-60)

 

Publicités